La guerre des Dieux a-t-elle lieu?

Être blogueuse et libraire a ses avantages, on reçoit des livres qu’on n’avait pas toujours eus à l’œil. Certaines de ces surprises peuvent d’ailleurs être très agréables.

Heinrich Steinfest m’avait échappé et bien sûr, maintenant que j’ai lu son dernier roman, je vois son nom apparaître un peu partout sur la toile. Comme quoi, je ne suis pas la seule et c’est vrai que cet auteur original mérite qu’on le découvre si ce n’est pas déjà fait.

Une famille dîne un soir tranquillement lorsqu’une pomme brise une vitre et atterrit chez eux. Le lendemain, on a mordu dans le fruit et le mari a disparu. Lilli Steinbeck est appelée pour mener l’enquête. Pour elle, pas de doute, il s’agit du huitième enlèvement par pomme interposée et il vaudrait mieux récupérer Georg Stranski assez vite, car les sept premières victimes ont été retrouvées à l’état de cadavres à divers coins du globe. Ses recherches la conduiront tout d’abord à Athènes puis, accompagnée d’un détective privé grec, elle va suivre la trace du kidnappé à travers le monde. Elle veut sauver cet homme qui, elle le comprend, n’est qu’un pion dans une guerre qui opposerait les dieux et les hommes. Mais quel est vraiment son rôle?

Intriguant? Je ne vous le fais pas dire. Bizarre? Certainement, mais pour le mieux.

Heinrich Steinfest nous offre avec Le onzième pion un polar hors norme, alliant une enquête, beaucoup d’aventures, mais aussi du fantastique et de l’humour. Un pari plutôt difficile, mais que je trouve très réussi. Il construit son récit pour que le lecteur tombe dans le déjanté sans s’en apercevoir. Tout commence comme une affaire classique même si un peu originale, on suit Lilli Steinbeck et quelques pages plus loin, on ne se surprend plus de rien.

Lilli est policière. Dans la quarantaine, elle serait belle si ce n’était son nez déformé qu’elle affiche et assume tranquillement. Elle s’associe à Kallimachos, le privé athénien obèse que les balles et les explosions évitent. Ensemble, ils vont se retrouver au service du Dr Antigonis, riche Grec qui joue avec des figurines de Batman et des hommes qu’il utilise comme pions. Ces personnages, pourtant complètement insolites, restent tout à fait crédibles, car Steinfest les équilibre avec des qualités humaines et des actions quotidiennes. Ce qui ne fait d’ailleurs que rajouter à la folie ambiante!

Les lieux, les aventures que les héros vivront nous emportent dans un film complètement halluciné, mais qu’on ne peut pas s’empêcher de suivre.

J’ai tout de même trouvé certains défauts au récit et je ne peux pas les omettre. Des passages sont un peu plus faibles, la narration s’y fait moins bien, glissant d’une scène surréaliste à quelque chose de plus classique en perdant un peu de fluidité. En outre, certaines petites folies n’étaient pas utiles, elles ajoutent une confusion dont on n’avait pas forcément besoin. J’aurais voulu rentrer un peu plus dans ces personnages, mieux les comprendre et la fin aurait pu être plus développée, cela se fait vraiment très rapidement.

Malgré ces quelques critiques, j’ai vraiment aimé Le onzième pion, car la grande force de Heinrich Steinfest, c’est son écriture. Il la conçoit aussi déjantée que ses héros, on saute du coq à l’âne, les sujets passent et ne se ressemblent pas et pourtant, tout se tient, c’est ce désordre généralisé qui crée l’atmosphère du livre. On sourit aux bons mots, aux comparaisons bizarres, on apprécie les formules qui s’enchaînent, le tout dans un décor sans queue ni tête. Plus un bonbon sucré qu’une pomme toute simple, ça!

Vous aimez seulement les enquêtes réelles qui ressemblent à la vraie vie? Abstenez-vous. Mais tant pis pour vous, car vous manquerez quelque chose.

Heinrich Steinfest, Le onzième pion, Carnets Nord, 2012 (Die feine Nase der Lilli Steinbeck, 2007) traduit de l’allemand par Corinna Gepner.

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5 commentaires sur “La guerre des Dieux a-t-elle lieu?”

  1. norbert spehner Says:

    Je ne l’ai pas lu, mais je constate, une fois de plus, que le titre original est bien plus « parlant » que ce pâle « Le onzième pion ». Le titre original se traduit par Le Nez distingué (ou beau, fin, élégant), de Lilli Steinbeck, pas très polar, of course, mais plus approprié au côté « flyé » (nase ?) de l’oeuvre.

    Y aurait-il un message subliminal pour quelqu’un dans les trois dernières petites phrases ? On se demande bien qui :-)))))

    • Éliane Says:

      J’y pensais justement… Je m’disais comme ça, tiens, à qui peut-elle bien penser, là?

      N’empêche : croquer la pomme et disparaître, c’est un classique. Qu’est-ce qu’ils ont donc contre les pommisers, ces dieux-là, c’est une obsession! Moi, ça donne une furieuse envie de lire en tout cas. Et Norbert?

      • norbert spehner Says:

        Honnêtement, ça n’est pas le genre de polar que j’ai envie de lire en ce moment, même si les auteurs teutons m’attirent en général.
        D’ailleurs, je ne l’ai pas encore vu passer, ça règle le probème…

    • Éric Forbes Says:

      Me sens visé, moi aussi ! Vais donc passer mon tour !

  2. Morgane Says:

    Ben là, faut pas se sentir visé 🙂 En fait, j’avais à l’esprit quelques uns de mes clients en librairie qui aiment le polar qui a l’air réaliste et qui les divertit par dessus tout, pas trop de psychologique, pas trop de noirceur et surtout aucune folie! Ceux-là ne sont pas loin en général de quelqu’un qui lit des récits de vie, « des vraies affaires, quoi! »
    Mais c’est vrai que j’ai comme l’impression qu’Éric n’aimerait pas et qu’Éliane se laisserait embarquer 🙂
    @Norbert: je l’aime bien aussi le titre en allemand!


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