La France a peur

2012, année de retour aux urnes en France et aux États-Unis. Les électeurs balanceront-ils à gauche ou à droite? L’extrême attirera-t-il encore?

Il faudrait en tout cas faire lire à certains La France tranquille d’Olivier Bordaçarre. Il y dit l’installation de l’inquiétude, la montée de l’extrémisme, le besoin de boucs émissaires, si possible dérangeants. La France a peur, mon bon monsieur, et dans ces cas-là, son cerveau fout le camp si elle en avait un.

Nogent-les-Chartreux, ville ordinaire, centre-ville tranquille et taux de chômage trop élevé, cité et jeunesse désabusée, du classique! Le commandant de gendarmerie Paul Garand en a marre lui aussi. Il vit seul dans un appartement de fonction et se suicide à petit feu en se gavant littéralement. Sa femme l’a quitté il y a des années pour s’installer avec un médecin à Paris, mais ils continuent de se parler tous les jours. Son fils travaille dans un magasin de sport et ils se retrouvent une fois par semaine pour manger/s’engueuler.

Mais tout change lorsqu’un tueur en série fait ses premières victimes et les abandonne à la vue de tous. Pas d’indices, pas de témoins, aucune piste, la gendarmerie patauge et la ville commence à s’emmurer dans la peur. Garand n’est pas un mauvais bougre et il déteste ce qui arrive à ses concitoyens, il va donc essayer de réagir.

La France tranquille est un roman très noir; pas tant dans ses descriptions des meurtres, qui sont toutefois assez violentes, mais dans ce qu’il a de réaliste. Toute ressemblance avec des faits pouvant se produire n’est absolument pas fortuite.

Devant l’impuissance de la gendarmerie, les gens s’enferment et craignent. Nous ne sommes pas là dans la catégorie flics super-héros, mais dans le genre policier de ville moyenne. Les tueurs en série, ils n’en connaissent pas et ils ne sont pas équipés pour les rechercher. Alors la population a besoin de trouver des coupables par elle-même, les rues se vident et les bars se remplissent, le niveau des conversations ne dépasse pas le comptoir. Qui peut être responsable? Les gitans, les jeunes de la cité d’à côté, les fous de l’hôpital psychiatrique? Le mobile, les preuves, on s’en fout tant que ce n’est pas quelqu’un qui nous ressemble et qui habite près de chez nous. Les politicards en profitent et surfent sur la vague, un électeur qui a peur a besoin d’être rassuré et il ira voter (image familière?).

Olivier Bordaçarre montre tout cela, mais là où il le fait avec brio, c’est qu’il arrive à garder le récit anodin, absolument pas glauque. Il y a des passages qui font sourire, l’ordinaire du commandant Garand et de son fils nous divertit, la passion pour la bouffe de l’un, pour les étoiles de l’autre, les discussions avec l’ex-femme qui s’inquiète de la capitale. Vie quotidienne dans une ville quotidienne et la noirceur tape d’autant plus fort qu’elle pourrait se déclencher n’importe où. Comment peut-on brûler des caravanes avec des petites filles dedans, s’armer de chiens méchants alors qu’à quelques mètres de là, on mitonne un délicieux cassoulet de Toulouse. Le monde est fou!

J’ai un léger bémol qui a déjà été souligné ailleurs sur les anglicismes récurrents de Grégory, le fils de Garand. Je ne vis plus en France depuis un moment, mais je ne suis pas si loin de son âge et les « dad » et « you know what » m’ont paru un peu surfaits. Heureusement cela s’estompe par la suite ou alors on s’habitue.

Il y a cette voix aussi qui squatte le livre régulièrement, on ne saisit pas tout ce qu’elle dit, on ne sait pas à qui elle appartient, on comprend qu’elle a un lien avec notre tueur et on attend que tout se mette en place. Ni trop prévisible, ni éloignée de l’histoire, juste de quoi nous donner les indices sur la fin.

On sort de la lecture de ce roman à la fois enchanté et assez déprimé. Le moral en prend un coup, mais c’est un mal nécessaire pour mieux avoir conscience des dangers qui nous guettent si on ne garde pas l’œil ouvert et si on ne réagit pas aux discussions niveau bar PMU. Et ce n’est pas propre à l’Hexagone, cela pourrait se dérouler partout ailleurs.

Olivier Bordaçarre fait dire à un vieux monsieur qui observe sa ville s’effondrer:

« Puisque c’est ça, la vie: la peur, les humains méfiants, la violence, les cadavres, la société tout entière sous la menace de la folie, les dénonciations, les patrouilles, les contrôles d’identité… À mon âge, tout cela je l’ai déjà vécu. Alors, je m’excuse. Mais je m’en vais. »

Espérons que cela n’est pas définitif et que la lecture de certains livres réveillera les consciences. Bordaçarre allie un polar très bien foutu et d’utilité publique, un comme on les aime, quoi!

Olivier Bordaçarre, La France tranquille, Fayard, 2011.

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