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Deux îles, deux S

16/11/2016

Un peu moins d’enquête, un peu plus de noir pour une fois ! Au programme, deux îles, celle du Japon et celle d’Orléans. Pas tout à fait le même gabarit, me direz-vous, pas le même sujet non plus, mais ce sont deux romancières et leur nom commence par un S, ça servira de lien !

Marie-Ève Sévigny est la petite dernière invitée de la collection Héliotrope noir que j’aime toujours autant. Dans Sans terre, elle se frotte à l’écologie et à la corruption des grandes pétrolières, avec un détour par la syndicalisation des travailleurs agricoles étrangers. Le tout dans un court roman d’à peine plus de 250 pages. L’auteure est ambitieuse et elle s’en tire remarquablement bien !

sans-terreGabrielle Rochefort est une militante écologiste bien connue des services de police, comme on dit. Elle sort de prison pour avoir déversé une marée d’oies couvertes de pétrole sur la pelouse d’un ministre. Pas froid aux yeux, quoi ! Elle se réfugie chez sa cousine sur l’île d’Orléans pour se refaire. Mais comme elle est incapable de ne pas agir, elle en profite pour essayer d’organiser la défense des travailleurs étrangers de la ferme familiale.

Une nuit, en son absence, son chalet est incendié, un ouvrier agricole est peut-être la victime. Les soupçons se portent bien sûr sur la principale locataire, qui, de son côté, crie au coup monté par les plus hautes instances du gouvernement.

Chef est retraité de la SQ, il reste celui vers qui tous se tournent sur l’île, et il connaît bien Gabrielle, elle a été sa maîtresse. Il a du mal à l’imaginer dans le rôle de l’incendiaire.

Difficile de résoudre une affaire quand tout le monde préférerait un silence bien plus pratique. Pourtant le rythme s’accélère et le lecteur avale les pages plus vite.

Sans terre est une dénonciation de la corruption. Une fiction un peu trop proche de notre réalité pour être confortable et c’est tant mieux comme ça. Et puis, Marie-Ève Sévigny ne tombe pas dans la facilité du méchant politique contre le gentil écologiste, elle montre aussi que le militantisme peut être excessif et laisser des traces sur les proches. Même si on l’avoue, on se sent bien plus en lien avec celle qui défend les côtes du St-Laurent qu’avec ceux qui voudraient les détruire pour gagner quelques dollars de plus. Quitte à voler dans les plumes de certains au passage.

Il y en avait peut-être déjà quelques-uns, mais Sans terre marque pour moi l’arrivée du roman noir engagé dans un paysage polar québécois qui en manquait et cela fait du bien !

En plus, on ne peut qu’aimer une auteure qui présente les libraires comme des thérapeutes !

Notre deuxième S est celui de Sylvain, pour Dominique Sylvain et son dernier roman, Kabukicho aux éditions Viviane Hamy. Le dépaysement est beaucoup plus grand qu’avec le précédent. Ici, choc des cultures garanti ! Kabukicho, c’est le quartier sulfureux de Tokyo, celui qui, la nuit, brille de néons colorés. Un monde de l’illusion où rien n’est ce qu’il paraît vraiment, même pas les relations humaines et l’art de la séduction. C’est là qu’on trouve les hôtes et les hôtesses, œuvrant dans des bars. Pour le bon prix, ils vous écouteront, vous feront sentir que vous êtes le centre du monde le temps d’une soirée. Parfois la solitude n’est pas seulement physique, elle peut être émotionnelle et c’est là que les meilleures hôtesses sauront agir !

kabukichoC’est le cas de l’Anglaise Kate Sanders, devenue la star du Club Gaïa, jusqu’à sa disparition soudaine. Quelques heures plus tard, son père reçoit une photo d’elle, semblant dormir, suivie des mots « elle dort ici. » Il prend alors contact avec sa locataire, elle aussi hôtesse, la Française Marie et essaye de comprendre qui était sa fille et ce qui lui est arrivé. Du côté officiel, la police tokyoïte mène l’enquête en la personne du capitaine Yamada. Ses soupçons se portent sur Yudai, l’hôte le plus recherché de Kabukicho, ami proche de Kate, mais qui nie avoir été son amant.

À l’image du quartier et de ses habitants, l’histoire que nous raconte Dominique Sylvain est tout en faux-semblants. Qui était vraiment Kate ? Et que venait-elle chercher à Tokyo dans ce quartier quasiment impossible à saisir pour un Occidental ? Difficile pour les enquêteurs officiels ou officieux de le comprendre quand ceux qu’ils interrogent passent leur temps à raconter des demi-vérités comme seuls peuvent le faire les hôtes.

Kabukicho permet de découvrir une facette du monde japonais qu’on connaît peut-être un peu moins. Une plongée pour le lecteur dans une réalité qui lui est inconnue et difficilement compréhensible et c’est un point fort du roman.

Ma réserve vient plutôt de la retenue des personnages, pas assez vivants à mon goût. Mais j’ai eu l’impression, en lisant, que c’était justement volontaire de la part de l’auteure, pour mieux s’accorder au lieu, à l’importance des apparences qui y règne, et augmenter cette ambiance d’image, loin de la réalité des sentiments. Une critique qui se transformerait presque en force donc, mais qui m’a peut-être empêché d’être touchée autant que je l’aurai pu.

Une chose est sûre, Dominique Sylvain réussit à créer des personnages complexes dont on se plaît à découvrir les couches l’une après l’autre en visitant une facette du Japon faite de nuit noire et de néons colorés qui cachent l’âme humaine ou la dévoilent au contraire.

Marie-Ève Sévigny, Sans terre, Héliotrope noir, 2016.

Dominique Sylvain, Kabukicho, Viviane Hamy, 2016.

Un dernier petit tour et puis s’en va

04/01/2016

Ça y est, on y est. 2016, nouvelle année, nouvelle vie, nouvelles résolutions. C’est juste une date dans le calendrier ? Allez, laissez-moi rêver, quoi ! J’efface l’ardoise et je recommence.

Dans mon cas, ça veut dire que je reviens et que j’essaye de rester. Vade retro, procrastination ! Parce que j’aime ça, parce que ça me manque et parce que les lectures n’ont pas cessé, elles.

Mais bon, avant de tourner définitivement la page sur 2015 et de rentrer de plain-pied dans l’année qui débute, je me donne le droit de faire un retour sur les 12 mois précédents.

Qu’en restera-t-il dans mes annales personnelles ? Littérairement polar parlant bien sûr. Voici mon top 5, aussi juste que peut le permettre une mémoire de poisson rouge :

— Le petit dernier de Benoît Bouthillette, L’heure sans ombre, aux Éditions Druide. On l’a attendu 10 ans, il est enfin arrivé, et cela m’a ravi. Benjamin Sioui, son enquêteur, est au sommet de sa forme (ce qui dans son cas veut parfois dire légèrement délirant) et on visite Cuba en sa compagnie.

— Pour voyager encore plus loin, Les temps sauvages de Ian Manook chez Albin Michel. Le retour de Yeruldelgger, son policier mongol. Comme dans le premier, une intrigue solide, de l’action au bon endroit, des personnages originaux et qu’on a envie de suivre au bout de la steppe. En plus, le livre a remporté le prix Polar des libraires du Québec, l’auteur est très sympa et je sais maintenant écrire le nom de son flic sans vérifier trois fois ! Que demander de plus ?

— Direction la France avec une de mes auteures fétiches, Dominique Sylvain, et L’archange du chaos, chez Viviane Hamy. On aimait déjà ses duos précédents, on adopte les petits nouveaux immédiatement. Elle est plus classique puisqu’on suit des flics avec tout ce qui vient avec, mais cela ne veut certainement pas dire moins bon. C’est, je pense, un de ses romans les plus noirs, mais aussi un de ses plus prenants. Pourvu que l’équipe Carat revienne bientôt.

— On reste en France avec Elsa Marpeau pour Et ils oublieront la colère à la Série Noire. Une enquête de nos jours qui plongera une gendarme un peu particulière dans le passé de la France pendant la Deuxième Guerre mondiale. Un magnifique roman sur la culpabilité et les secrets de famille.

— Pourquoi ne pas aller voir du côté de la BD, sans m’éloigner trop non plus ? Chose faite avec Chicagoland, publié chez Delcourt, l’adaptation d’une nouvelle de R.J. Ellory par Fabrice Colin et Sacha Goerg. Un crime, différents points de vue, qui a la vérité et sera-t-elle jamais révélée ?

Et finalement, mon collègue (c’est le top que j’ai fait pour le travail) aime bien nous permettre de rattraper un oubli de l’an dernier, avec un format poche. Dans mon cas, ce sera la découverte de l’espagnol Toni Hill avec L’été des jouets morts chez J’ai lu. Un libraire barcelonais m’avait parlé de cet auteur lors de mon passage dans sa ville, j’avais d’ailleurs acheté le roman en espagnol, mais je ne m’étais pas lancé. J’ai apprécié, avec donc un peu de retard, ce flic buté, un peu hors-norme et qui peut s’attacher à un crime comme seuls le font les détectives de papier. Là encore, une histoire qui revient sur le passé.

Si je récapitule, mon top 2015 est très francophone, principalement de France, avec un petit détour par le voisin ibérique. Aurais-je le mal du pays ou serais-je devenu patriotique ? Non, c’est simplement qu’ils sont très bons !

Je n’ai plus le choix, le regard vers l’arrière est fait, il faut me tourner définitivement vers le futur. On se revoit plus souvent en 2016 ?

Le son d’abord, l’écrit plus tard

28/04/2015

Il y a des jours comme ça, qui se transforment en semaines, qui se transforment en mois. Je sors un bout de nez et je replonge. J’ai l’impression d’avoir hiberné une partie de l’hiver, en grande partie sur mon lieu de travail ; ma vie se résumant à métro-boulot-dodo. Mais bon, ce n’est pas tout ça, il n’y a plus de neige dans mon arrière-cour, mon gros manteau a repris sa place dans le placard et les bixis sont de sortie. Il est temps d’émerger de sous ma couette !

La première étape de cette renaissance printanière a été sonore sur les ondes numériques de Choq.ca. C’était le soir de Carnets Noirs à Mission encre noire avec rien que du polar juste pour moi.

En entrée, le dernier Philip Kerr, Les ombres de Katyn. On y retrouve Bernie Gunther à la frontière biélorusse, chargé d’enquêter par Goebbels sur le massacre de milliers de soldats polonais enterrés dans des fosses communes. La vérité importe-t-elle encore en temps de guerre ? Et quelle valeur peut-elle avoir aux yeux des nazis ? C’est prenant, sombre bien sûr, mais avec tout l’humour noir dont Bernie est capable, on sourirait presque.

On est resté dans le noir, mais très différent avec Éric. Il ne pouvait tout de même pas louper le nouveau Laurent Chabin, lui qui est fan ! Et donc, il nous a parlé de Quand j’avais 5 ans, je l’ai tué, qui vient de paraître. Un de mes prochains livres, c’est sûr, puisqu’en plus, il fait partie des invités aux Printemps meurtriers de Knowlton.

Et enfin, je ne pouvais pas faire autrement que de revenir sur L’archange du chaos de Dominique Sylvain chez Viviane Hamy. C’était obligé, j’ai vraiment aimé et je n’ai pas encore atteint mon quota pour convaincre les gens de le lire !

Pour écouter l’émission et savoir pourquoi on vous conseille ces trois lectures, à vos podcasts ou sur le site de Mission Encre noire.

mission encre noire mini

Dominique Sylvain et du soleil!

31/03/2015

Il fait printanier dehors ! Comprendre en langage montréalais qu’il y a un magnifique soleil et qu’il fait un très gros 1 degré. J’ai donc ouvert les fenêtres en grand parce qu’au-dessus de 0, c’est chaud, non ? Maman ! La fille du sud est devenue québécoise !

Mais bon, cela n’a rien à voir avec le schmilblick qui nous occupe. Ce que je voulais écrire, c’est : qu’est-ce que je fais dedans par cette presque chaleur d’été ?

Archange du chaosJe travaille sur le polar, bien sûr. Je viens de terminer ma critique du dernier Dominique Sylvain, L’archange du chaos, pour la revue Alibis.

Je ne suis pas censée vous en parler, mais j’avais quand même très envie de vous dire que j’avais vraiment beaucoup aimé cette enquête d’une nouvelle équipe créée avec beaucoup de talent par cette auteure que j’apprécie toujours.

Qu’est-ce que ça raconte ? Et qu’est-ce que j’en ai pensé ? Pour le lire, il vous faudra acheter le prochain numéro d’Alibis ! Je sais, c’est racoleur, mais en même temps, vous aurez toutes les critiques de mes collègues en plus. C’est encore mieux, non ?

La carte blanche à Carnets Noirs

30/04/2014

Hier soir, c’était déjà le temps de la Carte blanche à Carnets Noirs sur Choq.ca, et avec Éric, on s’est fait plaisir dans nos choix ! Il n’y a pas de raison de ne pas profiter des ondes pour faire passer nos coups de cœur.

Ombres et soleilPar exemple, je ne pouvais pas faire l’impasse sur Ombres et soleil, le dernier roman de Dominique Sylvain. Parce que j’adore ses deux héroïnes, Lola Jost et Ingrid Diesel, qu’elle avait laissées en bien mauvaise posture dans Guerre sale. Ce livre ne fait pas exception, on y retrouve tout ce qui fait la force de la série : une écriture efficace, des personnages attachants et hauts en couleur, des situations prenantes, des dialogues saugrenus et pourtant totalement crédibles et une histoire dans laquelle on se lance sans hésitation en se demandant où vont finir Lola et Ingrid. Dominique Sylvain arrive toujours à équilibrer humour et sérieux pour faire passer un récit parfois noir en y ajoutant de la légèreté sans rien perdre de son propos.

Mon deuxième choix de la soirée était tout aussi évident pour ceux qui me connaissent puisqu’il s’agissait de Molosses de Craig Johnson. Là encore, une série avec un héros récurrent; je le sais, j’ai tendance à m’attacher.

molossesDans cette sixième enquête, le shérif Longmire n’aura pas le temps de s’ennuyer : on trouve un pouce dans une décharge, un simple accident de la route (impliquant un vieux accroché à une corde, sa belle-fille au volant d’une voiture et une boîte aux lettres!) se transforme en meurtre et en trafic de drogue. Tout est normal dans le comté d’Absaroka, quoi ! J’ai l’impression de me répéter, mais il y a dans Molosses tout le plaisir des Longmire.

Et mes deux critiques de la soirée ne sont pas éloignées puisque Craig Johnson a la même capacité que Dominique Sylvain a allié tension et suspense à un humour détaché et légèrement ironique avec des dialogues qui vous feront forcément sourire. Comme quoi, je reste conséquente dans mes favoris.

Chiennes-de-vieÉric l’est aussi, conséquent, mais lui c’est le noir qu’il préfère. Son choix? Chiennes de vies de Frank Bill, un recueil de nouvelles beaucoup plus sombre. On est bien dans l’Amérique profonde avec ses rednecks comme avec Craig Johnson, mais c’est plutôt coup de poing dans le ventre que légèreté. Un livre qui a, semble-t-il, fortement marqué mon collègue. Intrigant, donc.

Pour en savoir plus sur chacun de ces titres et pour nous écouter en parler, c’est en baladodiffusion ou en ligne sur le site de Mission encre noire.mission encre noire mini

Prochain rendez-vous bientôt avec une émission spéciale, je vous en parle bientôt!

Les titres de la soirée:

Dominique Sylvain, Ombres et soleil, Éditions Viviane Hamy, 2014.

Craig Johnson, Molosses, Gallmeister, 2014 (Junkyard Dogs, 2010), traduit de l’anglais par Sophie Aslanides.

Frank Bill, Chiennes de vies, chroniques du sud de l’Indiana, Gallimard, 2013 (Crimes in Southern Indiana) traduit de l’anglais par Isabelle Maillet.

Retour dans les seventies

16/05/2012

Est-ce que j’ai déjà dit que j’aimais Dominique Sylvain? Sûrement quand j’ai parlé du dernier livre que j’avais lu d’elle, Guerre sale. Et bien, j’apprécie toujours autant!

Elle revient cette fois-ci avec du nouveau pas tout à fait nouveau. J’explique. Travestis avait été publié en 1998 et il était depuis épuisé. Quand son éditeur lui a proposé de le réimprimer, elle a d’abord souhaité le réécrire, car il ne lui convenait pas tout à fait. Elle l’a tellement retravaillé que le récit s’en est trouvé changé, y compris dans la résolution du meurtre. Et donc, voilà, livre tout neuf et titre original, Le Roi Lézard.

On y retrouve Louise Morvan, l’autre héroïne de Dominique Sylvain. Celle-ci est toujours décidée à élucider l’assassinat de son oncle Julian Eden qu’elle adorait et de qui elle a hérité l’agence Morvan Investigations. Son amant, Serge Clémenti, lui fait rencontrer l’inspecteur Casadès qui avait enquêté au départ avant d’être muté. Avec lui, elle va replonger dans toute une époque remplie de drogues, de musique et d’alcool en compagnie de Jim Morrison au Rock and Roll circus avec le Paris des années 70 en toile de fond.

Clémenti est de son côté occupé à essayer de découvrir qui assassine des SDF sur les quais de la Seine et il a peu de temps pour aider Louise. Leur relation parfois difficile devient plus qu’orageuse.

Le personnage de Louise Morvan est aussi intéressant que ceux de Lola et Ingrid. Là encore, Dominique Sylvain nous décrit une femme forte, sûre d’elle et de son choix de carrière et prête à tout pour arriver à ses fins, quitte à se mettre dans de sales draps à l’occasion. Cela veut dire qu’elle est butée, n’en fait qu’à sa tête et pousse parfois à bout ceux qui l’aiment, ce qui la rend encore plus humaine et attachante.

Dans Le Roi Lézard, elle s’attaque à un décès qui la touche de près, celle de son oncle dont elle ne s’est jamais vraiment remise. Il lui sera plus difficile de rester objective sur ce qu’elle apprend d’Eden et de ne pas se faire manipuler. Était-il vraiment un trafiquant de drogue? Était-il capable de tuer? Elle devra affronter certaines vérités pour savoir qui est responsable de sa mort.

Dominique Sylvain s’attache aussi à nous décrire le milieu rock des années 70 à Paris et elle le fait très bien. Jim Morrison est encore là même si plus pour longtemps et le nouveau titre lui rend d’ailleurs hommage. Une autre époque et une faune différente que nous découvrons avec Louise Morvan.

J’ai aimé le rythme de la narration avec Casadès qui donne ses informations au compte-gouttes à Louise et se joue d’elle. Celle-ci s’impatiente, mais ne peut qu’attendre la prochaine rencontre et le texte rend bien cet état. La juxtaposition des deux enquêtes, celle sur la mort d’Eden et celle du tueur sur les quais de Paris, fonctionne très bien aussi. Passé et présent, même dans des milieux totalement différents, la ville garde toujours sa violence.

La tension forte entre Louise et Serge nous évite de tomber dans un romantisme qui n’aurait pas sa place là. C’est un roman assez sombre que nous offre Dominique Sylvain, comme pouvait l’être Guerre sale, et on en redemande.

Je n’avais pas lu Travestis, je ne peux donc pas faire de comparaison, mais Le Roi Lézard est un livre complètement abouti et très bien réussi que ce soit dans l’intrigue, l’atmosphère ou l’équilibre des personnages.

Tout cela expliquant que, comme je l’ai dit au début, j’aime beaucoup Dominique Sylvain!

Dominique Sylvain, Le Roi Lézard, Viviane Hamy, 2012.

Si vous avez envie de découvrir un nouvel auteur, essayez donc, aussi chez Viviane Hamy, Arab Jazz de Karim Miské. Une écriture poétique, une intrigue qui nous balade, des personnages originaux, que du beau. Pour ma critique plus complète, il faudra attendre la parution du prochain numéro d’Alibis cet l’été. Mais pour le clin d’œil, juste un petit bout qui m’a fait sourire: « En fait, j’ai toujours été convaincu que je ne pourrais aimer véritablement qu’une amatrice d’Ellroy, tout en pensant que cela n’existait pas. En tout cas, pas parmi les séduisantes. » Même pas vrai!

Des magouilles politiques et un dalmatien porté sur l’alcool

03/02/2011

Il y a peu, j’ai eu une discussion sur le polar français, les auteurs qui marquaient ou pas. Et je me rends compte dans ces cas-là que des auteurs français, j’en ai beaucoup à citer, et dernièrement en plus. Il y a eu bien sûr Marcus Malte et son impeccable Les Harmoniques. Et puis il y a Dominique Sylvain avec son dernier roman, Guerre Sale, titre que j’aime beaucoup en passant et qui sonne comme un pléonasme.

On y retrouve, pour le plus grand plaisir de ceux qui aiment les héros récurrents, le duo d’enquêtrices hors normes: Lola Jost, l’ex-commissaire, et Ingrid Diesel, la masseuse-effeuilleuse américaine.

Cette fois-ci l’enquête commence sans elles. Un avocat spécialisé dans les affaires franco-africaines est retrouvé assassiné. Le supplice du père Lebrun, un pneu autour du cou qu’on enflamme, est une manière particulièrement horrible de mourir et plus courante en Afrique et en Haïti qu’en région parisienne. Le seul cas connu du commandant Sacha Duguin est celui de Toussaint Kadjo cinq ans plus tôt, un flic. Il était sous les ordres de Lola et c’est parce qu’on l’empêchait de continuer d’enquêter sur sa mort qu’elle a finalement pris sa retraite anticipée. Inutile de préciser qu’elle va bien sûr se dépêcher de repartir de son côté et se rendre compte qu’il existe des pouvoirs auxquels il est dangereux de se frotter.

Dominique Sylvain a réussi un polar où elle mêle parfaitement humour et noirceur, complexité et suspense. J’aime l’originalité du duo que forment Lola et Ingrid, à la fois trop gros pour être vrai et parfaitement crédible. Lola Jost représente le flic comme on les aime, tête de mule et fonceuse et pourtant capable de s’incliner et de collaborer quand cela est nécessaire. Cette enquête montre en elle un côté très humain car elle la touche personnellement, elle se doit de découvrir ce qui est arrivé à son lieutenant. Ingrid est du coup obligée de jouer les sages et de calmer les ardeurs de Lola lorsque celle-ci va trop loin.

Mais c’est aussi une enquête politique et Dominique Sylvain dresse un tableau sans concession de la corruption et des magouilles qui existent entre la France et l’Afrique. Elle fait cela à traits légers mais efficaces, sans appuyer trop fort, et cela donne un récit passionnant à lire.

Je regrette peut-être juste quelques récits parallèles un peu moins utiles au texte mais il s’agit vraiment d’un détail sans importance et de mon besoin de toujours trouver une critique à un polar sinon presque parfait.

Car Dominique Sylvain arrive à faire ce que j’aime dans le polar français quand c’est réussi. Présenter une enquête qui se tient dans un univers ordinaire et réaliste avec à premier abord de l’humour et une certaine légèreté que l’on retrouve souvent à travers la vie quotidienne et pourtant en créant une profondeur beaucoup plus cynique et sombre. Elle équilibre très bien son roman entre des moments durs, d’autres presque lyriques et des échanges très humoristiques en particulier sur la langue française entre Ingrid et Lola ou avec le dalmatien Sigmund, futur chien alcoolique. Son écriture s’adapte à chaque fois au propos et cela donne des passages magnifiques comme celui du début, description d’un enterrement en Afrique ou celui de la fin d’ailleurs. En passant d’un ton à l’autre, elle permet au lecteur de respirer et de repartir de plus belle dans son récit; on alterne entre violence et sourire sans accroc, tout en douceur. On ressort de là enchanté de la lecture et en s’y attardant accablé par le manque d’humanité du monde. Parfaitement réaliste, quoi.

Et la fin, la fin!!! Totalement surprenante, à la fois frustrante et parfaitement réussie.

Dominique Sylvain, Guerre Sale, Éditions Viviane Hamy, 2011.