Archive for the ‘Presque du polar’ category

Mes personnages ne sont plus ce qu’ils étaient

06/02/2017

Vous savez, lorsque vous aimez quelque chose et que vous l’attendez vraiment fort, vous pouvez être vraiment, mais alors, vraiment déçu ? Ben, voilà, Pennac et moi, sur ce coup-là, c’est ça. Déjà quand on m’avait annoncé le retour de la tribu Malaussène avec Ils m’ont menti, j’étais dubitative. Une partie de moi voulait y croire, parce que je les aime tous, de Benjamin, en passant par Clara jusqu’à la nouvelle génération… sauf que cela faisait longtemps, et je ne voyais pas tout à fait comment Pennac pouvait les faire revenir en quelques phrases.

ils-mont-mentiPour marquer le temps qui passe, il les a vieillis. Les enfants ont grandi, Monsieur Malaussène et ses cousins et cousines sont des adolescents, Verdun est devenue juge d’instruction. Benjamin, lui, reste le même. Il travaille toujours pour la maison d’édition de la reine Zabo. Celle-ci s’est prise de passion pour un nouveau genre littéraire, la vérité vraie (comprendre l’autofiction qui peuple nos rayons actuellement). Benjamin est justement chargé de la sécurité d’un de ces auteurs, car la vérité vraie, parfois, dans les familles, ça fâche !

Il l’a donc planqué dans une forêt du Vercors, proche de la maison où il passe ses vacances et son vévé en profite pour pondre un nouveau volume pour la reine éditoriale.

Pendant que Malaussène fait l’autruche, la France entière est passionnée par la même histoire : qui a kidnappé Georges Lapietà, cet homme d’affaires venant de s’offrir un parachute doré de plusieurs millions d’euros après avoir licencié des milliers d’employés ?

Vous pensez bien que tout cela a un rapport avec la tribu au complet et qu’on va finir par voir arriver la majorité des personnages qui gravitaient dans les précédents romans ; mais je ne vous vendrais pas de punchs, contrairement à la critique du Devoir de samedi dernier !

Alors, oui, on retrouve le ton Pennac, l’humour qu’on aimait, les situations abracadabrantes, et les personnages hauts en couleur ; pour cela, les fans seront comblés. Mais c’était, à mon goût, trop ! Trop de hasards qui tombent bien ou plutôt mal (je sais, c’est un peu le principe de la série, mais trop, c’est comme pas assez) ; trop de personnages qui, du coup, ne sont pas aussi développés qu’ils le pourraient ; et puis, à mon avis, trop de volonté d’être original (Verdun qui s’enlaidit chaque matin, qui se met une moustache, son mari qui parle en breton), trop, c’est trop ! Idem pour le style et les phrases typiques Malaussène, ça croule un peu d’images se voulant drôles et différentes.

Au-delà de ces réserves qui visent le texte en lui-même, il y a la structure du livre et ce lexique de fin de roman qui m’a empoisonné la lecture. Je comprends la volonté de l’éditeur de rappeler au lecteur lointain qui sont les différents personnages, mais je déteste qu’on interrompe ma lecture sans cesse ; surtout que l’information aurait pu être glissée subtilement dans le texte ou bien en note de bas de page. Ma frustration augmente un peu quand on coupe mon élan pour me dire que Sam Peckinpah était un réalisateur. Bon d’accord, tout le monde n’est pas obligé de le savoir, mais va-t-on vraiment tout traduire ? Si je ne sais pas, je vais voir Wikipédia ! J’ai l’impression d’un nivellement vers le bas.

Alors, oui, ma critique est assez négative, il faut dire que ma déception est probablement proportionnelle à l’attente que j’avais ; et je ne sais pas si j’irai lire la suite. Je suis sûre que certains fans seront ravis, retrouveront la tribu avec tout le plaisir qu’il se doit et penseront que je suis bien difficile. Après tout, qui suis-je pour juger Pennac et Gallimard ? Ben justement, un certain Daniel m’a un jour appris dans Comme un roman que j’avais tous les droits. Ma tendresse pour l’auteur est intacte, mais je n’ai quand même pas aimé ça !

Daniel Pennac, Le cas Malaussène T.1, Ils m’ont menti, Gallimard, 2016.

La liberté du tueur en série

24/06/2013

« Je suis le seul, l’unique, le tout premier véritable tueur en série. » C’est ainsi que commence la confession du héros des Effets pervers. Quoique, confession n’est pas le mot qui convient. Cela signifierait qu’il a envie de se repentir, ce qui n’est absolument pas le cas. Le terme aveu serait plus juste. L’homme nous explique ce qui a provoqué ses gestes et son parcours; tout est réfléchi, le tueur est philosophe. Il veut prouver sa liberté jusqu’au-boutiste, son détachement de tout et selon lui, cela passe par le meurtre. Pour cela, il lui faut nous dire ses morts, car il y en a plusieurs, dont certaines assez violentes. La police est après lui, les médias l’ont surnommé le Scorpion, les psychiatres l’analysent, on le définit partout. L’aboutissement de l’histoire lui semble inévitable, le cycle ne peut se terminer que par sa fin à lui. La question est: comment la réaliser en étant acteur et non victime? C’est vers cette réponse qu’il nous mène tout au long du récit.

Effets perversSentez-vous mon embarras à parler de ce livre? Je cherche mes mots. Ce n’est pas parce que je n’ai pas aimé, bien au contraire, sauf qu’on est loin de mon territoire habituel. S’il faut jouer sur la classification, Les effets pervers n’est pas un polar, ni même un roman noir, c’est plutôt un roman philosophique. Et c’est là que je perds mon vocabulaire, car j’ai l’impression de ne pas avoir les références nécessaires et que j’ai besoin de parler mieux. Tout cela doit s’entendre comme un compliment. Martin Gagnon m’a déstabilisé et m’a entraîné sur un terrain méconnu tout en me faisant avancer et réfléchir. Et il y en aurait des choses à développer! Sur la liberté qui n’est qu’illusion, sur l’être humain, l’orgueil et la mort.

Au-delà du fond, il y a la forme. J’ai aimé le style, les trouvailles de vocabulaire et la poésie de nombreuses expressions. C’est un texte qui a été poli par l’auteur et qui donne autant de travail au lecteur. Impossible de l’avancer entre deux stations de métro, il faut se plonger dedans. Cela se mérite et en même temps, l’écriture facilite l’exercice. Équilibre difficile à obtenir, me semble-t-il. Seul bémol, la fin m’a paru un peu légère, trop abrupte; le reste du récit me faisait attendre une conclusion plus profonde et plus frappante. Dommage, car le tout tenait très bien la route jusque-là.

Ai-je réussi à transmettre ce que j’ai ressenti? Pas sûre. Mais j’ai essayé, et si vous ne me comprenez pas, lisez-le et on s’en reparle.

Martin Gagnon, Les effets pervers, Le Quartanier, 2013.

Règlement de compte à Twenty-Mile

06/12/2011

Twenty-Mile, bourgade créée pendant la ruée vers l’or au fin fond du Wyoming. En 1898, elle n’est plus occupée que par une poignée d’habitants qui attendent chaque semaine l’arrivée des travailleurs pour deux jours de repos (comprendre deux jours d’ivresse). Tous les éléments des villes de l’Ouest sont là et les principaux besoins des mineurs sont comblés: l’auberge de Bjorkvist pour les repas et le lit, le Grand Magasin de Kane pour les achats divers, le Palais du rasoir pour le bain et le rasage et l’hôtel des voyageurs pour l’alcool et les filles. Ils repartent le dimanche pour la mine plus haut dans la montagne. Il y a aussi bien sûr un semblant de maréchal-ferrant et un révérend. Le reste de la semaine, les quinze habitants se croisent sans vraiment sociabiliser et les bâtisses abandonnées grincent dans la rue principale.

C’est dans cette ville qu’arrive un matin un jeune étranger qui dit s’appeler Matthew, mais qui demeure très discret sur son passé. Il va de maison en maison proposer ses services et finalement réussit à faire sa petite place dans cette société fermée en devenant rapidement l’homme à tout faire.

Au même moment, un tueur particulièrement dangereux s’échappe de la prison de Laramie avec deux autres détenus et fait son chemin vers Twenty-Mile. Comment les habitants de la ville vont-ils réagir?

Dans La sanction, Trevanian était plus dans le polar, avec Incident à Twenty-Mile, il se frotte cette fois-ci au western. Mais là encore, il prend le genre pour lui rendre hommage et en même temps il s’en joue complètement. Tous les personnages classiques sont là, la ville paumée au milieu de nulle part, le jeune étranger à l’âme emplie de justice, la jeune fille au cœur pur, le propriétaire du bordel qui respecte ses filles ou encore les putes pas si moches que ça. Et pourtant, au fil de la lecture, on comprend que la première vision n’est peut-être pas la bonne et que chacun ou presque cache des aspects de sa personnalité. Qu’est-ce qui a poussé certains de ces habitants à se terrer dans une ville en voie de disparition? Le mystère se dissipe peu à peu et des relations particulières vont se tisser entre les personnages.

La violence s’installe, obligatoire, et l’action est présente aussi comme dans tout bon western, avec scène finale et règlement de compte à coup de revolver. Les caractères se dévoilent et les camps des lâches et des courageux se mettent en place, avec quelques surprises d’un côté comme de l’autre. Comme dans La sanction, il s’agit d’un huis clos puisque Twenty-Mile est coupée du monde à cause d’une tempête. Pas de cavalerie pour sauver la partie, seuls les présents pourront terminer cette bataille.

Il y a beaucoup à lire dans ce roman: l’état de certaines villes de l’Ouest à la fin de la ruée vers l’or, les conditions de vie difficiles des mineurs, les liens sociaux qui se créent quand un nombre réduit de personnes est condamné à vivre ensemble, le racisme qui grandit aux États-Unis.

L’écriture aussi est intéressante, surtout dans les dialogues, car l’auteur donne à chacun un ton et une manière de parler qui donne un ambiance au récit. C’est particulièrement vrai pour Matthew, l’un des personnages les plus complexes. Non seulement celui-ci parle comme il pense devoir le faire, en prenant exemple sur un justicier idéalisé dans un roman, mais en plus, il adapte son histoire à son interlocuteur.

« – Ah. Tu dis beaucoup de mensonges, pas vrai, Matthew?

– J’ai bien peur que oui, m’sieur. Je sais que c’est un péché, mais… Mais faut avouer que c’est sacrément pratique. »

Le récit en lui-même se suffit, car le rythme installé par Trevanian fait monter le suspense jusqu’à ce qu’on n’ait plus qu’une envie, que les armes parlent et que le bon l’emporte.

Il réussit le pari de faire à la fois un western totalement classique avec ses archétypes et en même temps des personnages et une histoire tout à fait originaux. Une idée de cadeau de Noël? Certainement.

Trevanian, Incident à Twenty-Mile, Gallmeister, 2011 (Incident at Twenty-Mile, 1998) traduction de l’anglais par Jacques Mailhos.

Critiques express

09/11/2011

Mes silences plus ou moins longs des derniers mois ne signifiaient pas une absence totale de lecture, c’est la mise par écrit qui faisait défaut. La pile de livres lus grandissait et j’attendais d’en faire la critique pour pouvoir enfin les ranger à leur place (oui, je suis légèrement maniaque, je classe, ça me rassure). Le temps passe, manque surtout, les idées s’effacent peu à peu. J’ai donc décidé de faire de la speed-critique pour rattraper mon retard, et parce que ces titres en valent vraiment la peine. Un roman et quelques lignes pour vous convaincre, il paraît que ça peut marcher dans les rencontres, testons en littérature.

Dans Tijuana Straits, Kem Nunn nous amène à la frontière entre la Californie et le Mexique. Sam Fahey est un loser, après quelques années en taule, il vit seul et élève ses vers de terre sans se soucier des autres. Il recueille une jeune Mexicaine, Magdalena, que certains préfèreraient voir morte. En voulant chercher ses ennemis, elle va l’entrainer dans sa lutte pour un monde plus équitable. La frontière n’est pas un lieu qu’on a envie de fréquenter et Kem Nunn met le doigt là où ça fait mal, il se passe des choses terribles au sud, la drogue seule permet d’oublier, et le nord s’en fout ou en profite. Et il y a la nature aussi, pourrie par l’homme avec juste quelques vieux surfeurs pour se souvenir que l’eau avait été claire un jour. C’est noir, très noir, mais c’est excellent!

Direction la Nouvelle-Zélande avec Paul Cleave. Son premier roman Un employé modèle était déjà une réussite et il repart sur le thème du tueur en série dans Un père idéal. Edward Hunter est un travailleur appliqué et un homme heureux avec une femme et une fille qu’il adore. Seule ombre au tableau, son père est en taule pour avoir tué un certain nombre de prostituées, mais Edward se sait différent. Sauf que, quand on lui enlève ceux qu’il aime, pas sûr qu’il résiste à l’appel du mal. Encore une fois, le cynisme de Cleave revient en force. La violence appelle la violence et on s’y retrouve plongé sans s’y attendre vraiment. Ça fait peur et c’est pour ça que c’est bon. Avons-nous tous un monstre en nous?

On va plus au nord et il fait tout aussi chaud. C’est la canicule en Suède et le soleil frappe fort dans Été. Mons Kallentoft nous revient avec son enquêtrice Malin Fors. Celle-ci se retrouve aux prises avec un violeur particulièrement cruel. Pas facile de trouver des réponses quand tout le monde a peur et que les incendies se multiplient partout autour de la ville. Le rythme est plus lent que pour mes deux suggestions précédentes avec quelques passages un peu trop éthérés à mon goût, mais cela convient plutôt bien au récit et Malin Fors est un personnage auquel on s’attache. Un bon cru suédois dans cette mer de nouveautés scandinaves pas toujours à la hauteur. Petit bémol éditorial, une quatrième de couverture qui donne le punch qui n’arrive qu’à la page 389, soit 50 pages avant la fin, n’est pas un bon argumentaire de lecture!

Retour dans le passé avec L’origine du Silence de Jed Rubenfeld. Il retrouve le personnage de Stratham Younger, disciple de Freud reparti aux États-Unis. Nous sommes en 1920, il y rencontre la jeune Française Colette et son petit frère Luc, muet depuis la guerre. Un attentat vient d’ébranler Wall Street et son ami, l’inspecteur James Littlemore est chargé d’enquêter. Un roman qui nous promène en Europe et aux États-Unis et nous fait découvrir un bout d’histoire puisque cette attaque a réellement eu lieu. Rubenfeld a le sens du récit, il arrive à démêler lentement, mais pas trop, les fils de son écheveau en nous parlant aussi de plein d’autres choses.

L’univers de John Burnside est complètement différent. Dans Scintillation, il nous lâche dans l’Intraville, avec ses parents rendus malades par des années de labeur dans l’usine chimique maintenant abandonnée et ses enfants sauvages qui hantent ces lieux pollués. Comment être surpris que personne ne fasse rien quand des garçons disparaissent un à un au fil des années. Qui a la force de réagir? Leonard est adolescent et il croit encore un peu en l’avenir, il prend courage dans la littérature. Cela pourrait être partout et c’est nulle part, un monde qui se détériore et qui meurt à petit feu. Voilà un texte à la fois très noir et d’une grande poésie. Cela ne s’oublie pas en fermant la dernière page, les mots restent et cela me donne envie de terminer sur un extrait:

« C’est vraiment typique de la façon dont marche le monde: les gens qui adorent les livres, ou autre, n’ont pas les moyens de s’en acheter, pendant que les gens bourrés de fric font des études commerciales pour pouvoir gagner encore plus d’argent et maintenir les liseurs de livres dans l’impuissance. »

La libraire-liseuse ne peut qu’acquiescer.

Kem Nunn, Tijuana Straits, Sonatine, 2011 (Tijuana Straits, 2004), traduit de l’anglais par Natalie Zimmermann.

Paul Cleave, Un père idéal, Sonatine, 2001 (Blood Men, 2010), traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau.

Mons Kallentoft, Été, Serpent Noir, 2010 (Sommardöden, 2008), traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Clauss.

Jed Rubenfeld, L’Origine du silence, Fleuve Noir, 2011 (The Death Instinct, 2010), traduit de l’anglais par Carine Chichereau.

John Burnside, Scintillation, Métailié, 2011 (Glister, 2008), traduit de l’anglais par Catherine Richard.

Merci David Vann

05/11/2011

Je disais dans mon texte précédent ne pas être une fan. C’est toujours vrai, mais bon, quand la personne en question ressemble à David Vann, je peux quand même glisser légèrement vers la groupie attitude. L’auteur de Sukkwan Island et de Désolations nous a fait l’honneur d’être à la librairie Monet mardi dernier alors qu’il passait quelques jours au Québec. On m’a proposé d’animer la soirée et j’ai très bêtement accepté sans penser à la tonne de stress que cela allait engendrer. Car très vite ont jailli les interrogations: Comment est-ce qu’on parle à quelqu’un qui a eu le Médicis? Qu’est-ce que qu’on lui demande? Et si mes questions lui paraissent stupides? Et s’il répond en trente secondes et me laisse dans un silence infini et très gênant? Cela a donné des heures d’insomnie (peut-être pas tant que ça, mais un peu quand même) à gamberger sur cette entrevue.

J’aurais mieux fait de passer ces heures-là à dormir du sommeil du juste, car recevoir David Vann, c’est comme accueillir un vieil ami de la famille.

Sympathique, généreux, peu avare en confidence, bavard, drôle, les adjectifs positifs ne manquent pas pour le décrire. La salle n’était pas très pleine (pas assez à mon goût), mais ceux qui étaient venus s’intéressaient à l’auteur et avaient lu ses romans. Il a su très vite mettre tout le monde à l’aise, y compris moi, ce qui n’était pas gagné.

Il nous a parlé de son apprentissage de l’écriture (même s’il a toujours écrit) qui s’est fait petit à petit de 19 à 29 ans avec un recueil de nouvelles dans lequel on retrouve Sukkwan Island. Il a travaillé sur ces textes parce qu’il éprouvait le besoin de s’exprimer sur le suicide de son père quand il avait 13 ans, une manière de dédramatiser la chose peut-être. En même temps, pour lui, la fiction n’est pas seulement un exutoire ou un message, il a aussi une très forte volonté esthétique et ceux qui ont lu ces livres ne peuvent que comprendre. À l’image de Gary, son personnage, il s’intéresse aux langues anciennes, au latin ou au vieil anglais. Ses phrases très travaillées reprennent des rythmes poétiques aux sonorités qui se répondent.

Professeur en création littéraire, il explique à ses élèves que les règles qu’il a lui-même apprises ne lui ont servi à rien. Par exemple, l’idée que la correction est importante; dans son cas, il n’y en a presque pas, le texte publié est souvent à peu de choses près celui qu’il a écrit initialement. Son but est d’en faire des lecteurs avant tout, le reste suivra de lui-même. Lorsque je le questionne sur ces auteurs favoris, il cite Annie Proulx, Cormac McCarthy, Elizabeth Bishop, Gabriel Garcia Marquez.

Alors que ces livres sont empreints de noirceur et de gravité, l’homme est plein d’humour et il a provoqué des rires dans la salle à plusieurs reprises. Il arrive même à faire sourire sur des sujets plus que sérieux comme les nombreuses morts violentes dans sa famille (cinq suicides et un meurtre). Comment, demande-t-il, pourrait-il écrire des comédies avec un tel bagage? Mais au récit de sa vie, on comprend mieux ses textes et sa profonde connaissance de l’âme humaine.

Il y a le rapport à la nature aussi, primordial dans ses deux livres. Contrairement aux romantiques et à l’idéologie américaine, pour lui, la nature ne sauve pas l’homme, elle ne fait pas ressortir ce qu’il a de meilleur en lui. Au contraire, plus son personnage est troublé, plus il aura un lien conflictuel avec cet environnement hostile qui l’entoure et qui n’est qu’un miroir. Il n’est pas donné à tout le monde de vivre en Alaska et après avoir écouté David Vann en parler, on se dit qu’un séjour là-bas n’est peut-être pas indispensable. Pourtant lui-même admet sa dualité, il écrit sur la difficulté des contrées sauvages et il passe une partie de sa vie à se confronter à ces éléments que ce soit dans des randonnées ou sur son voilier (il a déjà fait naufrage sur un bateau qu’il avait lui-même construit). Il a d’ailleurs choisi de vivre en Nouvelle-Zélande, justement pour sa nature et le fait qu’il y avait peu d’habitants.

Ce qui marque aussi au-delà de ses connaissances littéraires et de son humour, c’est sa grande humilité. David Vann sait la chance qu’il a eue de voir ses titres publiés. Il parle avec beaucoup de reconnaissance de ses différents éditeurs, en particulier son éditeur français, Oliver Gallmeister, qui neuf mois avant tous les autres étrangers a compris qu’il avait un excellent livre entre les mains, l’a fait traduire et l’a défendu auprès des médias. Il remercie les libraires aussi d’avoir conseillé ses romans à leurs clients.

Son discours se fait plus politique lorsqu’il en vient au sujet des Américains et de leur conception profonde qu’ils font le bien dans le monde, ce qui est selon lui un mensonge éhonté dont ils se sont persuadés. L’homme a des valeurs et il les défend. D’ailleurs, son dernier livre en anglais est le récit d’une fusillade qui a réellement eu lieu dans une école aux États-Unis; cela lui permet de parler de l’amour pour les armes de ses compatriotes.

À la fin de la rencontre, le public avait des questions et il y a répondu de façon complète comme pendant l’entrevue.

En tant que lectrice, mais aussi dans le rôle de l’animatrice, il s’agit d’une expérience que je ne suis pas prête d’oublier, David Vann vous donne l’impression à chaque instant que ce n’est pas lui qui vous fait une faveur en répondant aux questions, mais vous qui êtes trop aimable de les lui poser.

Comme première entrevue, je pouvais difficilement rêver mieux. Merci David Vann pour votre générosité. Et j’attends avec impatience la sortie de Dirt, son prochain roman, en 2012 en anglais et 2013, en français toujours chez Gallmeister bien sûr.

Pour ceux qui voudraient un compte-rendu plus complet, Richard nous a fait ça très bien sur Polar, noir et blanc, Sous un pissenlit a extrait la phrase qui l’avait marquée le plus, l’essence de la rencontre. Et si vous avez envie d’entendre l’auteur lui-même, et moi pour les questions, vous pouvez voir quelques minutes de l’entrevue ou l’écouter dans son intégralité sur Airelibre.tv.

L’Alaska, encore sombre

17/09/2011

Sukkwan Island, le premier livre de David Vann, m’avait déjà laissé un très bon souvenir. Malgré quelques faiblesses, son atmosphère restait longtemps avec le lecteur. Son deuxième, Désolations, nous prouve que ce n’était pas seulement la chance d’un débutant, mais le travail d’un grand auteur. Plus achevé que Sukkwan Island tout en gardant la même intensité, ce roman est un des moments forts de la rentrée.

Là encore, David Vann nous emmène en Alaska. Irene et Gary se sont installés au bord du lac Skilak trente ans plus tôt pour fonder leur famille et élever leurs enfants aujourd’hui adultes. Maintenant à la retraite, ils ont décidé de construire une cabane sur une ile déserte pas très lointaine, Caribou Island, pour y vivre plus proches de la nature. Le projet est bancal, mal préparé, commencé trop tard à la fin de l’été avec l’automne qui s’annonce déjà, mais Gary s’accroche alors qu’Irène se débat. Mark, leur fils, se contente d’une vie sans soucis avec sa conjointe Karen, entre ses journées de pêche et les joints entre amis. Rhona, leur fille, rêve d’un mariage qui l’amènera vers la stabilité avec Jim, un dentiste (un Jim dentiste? souvenir de Sukkwan Island?). Il y a aussi Monique, fille de riches venue se perdre en Alaska et qui se joue des sentiments de son copain Carl.

Cette fois-ci, contrairement au tête-à-tête de Sukkwan Island, les personnages se font plus nombreux et la nature moins isolée. Cela reste toutefois une part très présente du roman. On ne vit pas au bord d’un lac en Alaska sans être confronté aux éléments comme la pluie et la neige, et construire une cabane ou pêcher dans ces conditions est un tour de force. L’île peut être à la fois accueillante et magnifique et le jour suivant, sauvage et inhospitalière.

Mais c’est surtout encore une fois, un roman sur l’amour. Chaque personnage essaye de gérer du mieux qu’il peut sa relation aux autres et malheureusement, cela ne suffit pas. Alors que tous pourraient vivre heureux dans leur quotidien se dessine peu à peu la solitude profonde de chacun à l’intérieur même de ces liens familiaux. David Vann dresse un portrait à fois très sombre et très lucide de l’âme humaine. Loin des stéréotypes sur le couple, il parle de la part d’égoïsme de chacun, du fait que l’on peut rester en à deux non seulement par amour, mais aussi par peur et indolence. Le trait est bien sûr appuyé et cela donne un texte très noir, mais il est également juste, car ce ne sont pas des personnages entièrement négatifs. Ils ne savent tout simplement pas ce qu’ils veulent, l’amour se mêle au quotidien, aux exaspérations et à l’habitude jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de différencier les sentiments.

Je reprochais au précédent quelques longueurs et une fin peut-être un peu facile. Ce n’est absolument pas le cas cette fois-ci. C’est vrai que certains passages ont un rythme lent, mais ils ne servent qu’à souligner cette course contre le temps, contre l’hiver qui s’en vient inexorablement. Le dénouement, surprenant comme dans Sukkwan Island, est beaucoup mieux amené et le récit plus maîtrisé. On en ressort choqué et pourtant conscient que cela devait finir ainsi.

David Vann est un créateur d’atmosphère. En quelques mots, il nous plonge dans un malaise, on ressent intimement le mal-être des personnages, leur peur et leur volonté de survivre ou de s’extirper des méandres de leur vie. C’est une lecture difficile, car profondément humaine et en même temps très noire. Pas besoin de se trouver en Alaska pour comprendre ces sentiments. Chaque page accentue cette impression de gêne et de tensions fortes jusqu’à ce que rien ne puisse plus continuer comme avant.

La critique du Los Angeles Times citée en quatrième de couverture commence par « Poser ce livre pourrait vous épargner ». C’est vrai, il y a des idées sur la solitude qu’on n’a peut-être pas envie de lire énoncées aussi clairement, mais nous décrire l’âme humaine dans sa vérité n’est-il pas un des buts de la grande littérature? David Vann y parvient parfaitement en nous offrant un récit aussi froid et magnifique que les paysages d’Alaska avec une écriture qui restera longtemps présente dans l’esprit du lecteur.

David Vann, Désolations, Gallmeister, 2011 (Caribou Island, 2011) traduit de l’anglais par Laura Derajinski.

Angelito, neuf ans et même pas peur

11/08/2011

Je romps enfin ce long silence en ayant l’impression de commencer avec toujours cette même idée dans mes post de ces derniers mois. Mais bon, il y a des moments comme ça où on n’a pas envie, pas le temps, pas les lectures, pas l’énergie, cochez la réponse qui vous conviendra le mieux. Et puis finalement, cela faisait aussi partie de mes choix de départ: ne pas me forcer à écrire quand je n’ai rien à dire (c’est une leçon du père d’Angelito, vous allez voir, je suis logique), quitte à travailler fort pour reconquérir des lecteurs par la suite.

Tout cela pour dire que je suis de retour et voilà! Un retour même pas 100% polar, en plus. Rien ne va plus dans Carnets Noirs, mais le plaisir reste entier.

 

J‘ai neuf ans.

Je n’ai pas peur.

Quand j’étais petit, je faisais des cauchemars qui me réveillaient en criant. Mon père venait me rassurer. Maintenant, c’est fini.

J’ai grandi. Mon père dit que si je suis capable d’attacher tout seul mes lacets, alors je n’ai plus besoin d’être consolé.

Ça fait longtemps que je lace mes souliers sans l’aide de personne.

9 ans, pas peur

C’est Angelito qui parle. Angelito a neuf ans, un père voleur (de télévisions, c’est difficile, il faut vraiment s’y connaître pour voler les meilleures) et une mère infirmière psychiatrique avec les barzingues. Un jour, un homme aux chaussures noires vient chez eux et remet un paquet à son père. C’est là que tout change et que son quotidien va être bouleversé. Cela peut être dangereux la vie de cambrioleur.

En moins de cent pages, André Marois crée un univers à part entière autour d’Angelito et de ses parents. À travers les yeux du gamin, avec son vocabulaire, il nous montre une famille et ce qui leur arrive quand ça se complique dans le monde des adultes. Le lecteur, lui, décode et comprend.

Écrire un texte en faisant parler un enfant est, à mon avis, un exercice très difficile pour un auteur et André Marois y excelle. Il parvient à rester juste sans enfoncer le clou, en équilibre entre l’humour enfantin et le sérieux adulte (ou est-ce le sérieux de l’enfance et le détachement de l’âge?). On écoute avec beaucoup de plaisir, et souvent un grand sourire, Angelito raconter ses parents et sa vie.

Car, comment agit-on quand on a neuf ans et que tout change? Qu’il faut aider sa famille pour retrouver sa stabilité? Mais, Angelito n’est pas un enfant comme les autres, son père lui a enseigné à observer, réfléchir et surtout, que si on n’a rien d’intéressant à dire, il vaut mieux fermer sa grande g… Alors quand il lui faut passer à l’action, il est prêt — après tout, cela fait longtemps qu’il sait lacer ses souliers.

Dans ce très court roman, à la fois noir et drôle, André Marois (ou est-ce Angelito? ) nous donne une belle leçon d’humanité. On n’est pas obligé de tout faire comme tout le monde pour être heureux, les familles atypiques, ça marche également et parfois même mieux. On a le droit d’avoir peur aussi, surtout quand on a neuf ans, mais on peut toujours s’en sortir et la peur s’en va.

C’est le genre de roman qu’on prend plaisir à attraper dans sa bibliothèque régulièrement, pour s’y replonger et sourire aux mots de l’auteur et à la candeur naïve et tellement sérieuse du narrateur. Je cherche des passages pour en parler et je me retrouve à le relire dans son entier, à voix haute dans mon salon.

Parce que finalement, certaines questions primordiales restent sans réponse: Si on grandit pendant qu’on dort, est-ce que les nains sont insomniaques?

André Marois, 9 ans, pas peur, La courte échelle, 2010.

Pour un autre avis, Richard en parle sur son blog.

Et pour lire plus d’André Marois, vous pouvez allez sur son site ou son blog.