De Stockholm à Nice via San Francisco

Et voilà, encore une fois, la pile de livres dont j’avais envie de parler est devenue plus importante que le temps que j’ai pour écrire. Tant pis, je n’en enlève aucun et je rejoue à la critique éclair.

Norbert Spehner nous avait vanté les mérites de L’honneur d’Edward Finnigan. J’avoue, je ne l’ai pas encore lu et je sais, je devrais. Mais quand un roman n’a vraiment pas besoin de moi pour se vendre en librairie, je le remets à un plus tard qui ne se présente jamais, nouveautés obligent. J’avais tout de même retenu les noms des auteurs et que je me suis fait un plaisir de les découvrir au moment où La fille des souterrains est arrivé.

Une femme est retrouvée assassinée à l’arme blanche dans les tunnels qui sillonnent la ville de Stockholm. Le même jour, quarante-trois enfants vêtus de combinaisons bleu et jaune sont abandonnés sur une place à l’aube. Les deux policiers qui mènent les enquêtes vont être confrontés à une réalité qu’ils ne croyaient pas possible. Des hommes et des femmes hantent les sous-sols de la ville et se sentent chez eux dans ces lieux obscurs, des enfants des rues changent de pays et sont laissés à eux-mêmes pour des raisons bassement pécuniaires. Le Stockholm décrit par Roslund et Hellström n’est guère accueillant.

On suit les deux enquêtes en parallèle et cela donne un rythme intéressant, car même si elles sont différentes, elles montrent la même injustice, une population abandonnée par les gouvernements et les citoyens qui se pensent « normaux ». Les deux policiers concernés sont eux aussi très distincts avec, d’un côté, un vieux flic en fin de carrière, assez classique, torturé par une vie personnelle dramatique et plutôt asocial, et de l’autre, une femme d’origine étrangère qui ne demande qu’à faire ses preuves. Pourtant, une chose les rapproche, la volonté de faire leur métier malgré tout.

Le temps de la narration se joue de nous, on commence plus tard, on revient en arrière, on essaye de rattraper une situation que l’on connait depuis le départ. Cela m’a perdu un peu parfois, mais en même temps, lorsque cela touche à l’enquête, cela rajoute au suspense puisqu’on veut savoir comment on en est arrivé là.

Dans la postface, les deux auteurs écrivent: « Dans ce roman, tout ce qui est invraisemblable est vrai. Et tout ce qui est vraisemblable est fictif. » Et cela fait froid dans le dos quand on apprend qu’une partie de ce qui est raconté est tirée de la réalité et qu’il s’agit des éléments les plus sombres de l’histoire. Après le tandem Sjowall et Walhoo, Roslund et Hellstrom continuent de dénoncer une société suédoise qui se pense juste alors qu’elle échoue à s’occuper des plus faibles qui l’habitent.

Il est aussi question d’enfants dans La dérive des anges de Rick Mofina, mais de façon bien différente. En pleine foule, un garçon de trois ans est arraché à son père. Cela rappelle l’année précédente où une petite fille a été enlevée et assassinée. Walt Sydowski, le policier qui avait mené l’enquête est remis sur le coup. Tom Reed était le journaliste qui avait couvert le meurtre, il y avait d’ailleurs perdu beaucoup quand le principal suspect s’était suicidé après lui avoir parlé. Il espère se refaire avec cette nouvelle crise. Lorsqu’un deuxième enfant est enlevé, la ville entière est aux aguets. Est-ce le même tueur que pour la petite Tanita ou faut-il aller chercher ailleurs? Le flic et le journaliste enquêtent chacun de leur côté et le lecteur les regarde s’approcher de la vérité puisque lui sait qui est le coupable et le voit agir. La question est: y arriveront-ils à temps?

La dérive des anges est le premier polar de Rick Mofina et a été écrit en 2000. Je suis en général peu portée sur les romans qui décrivent des assassins coupés du reste du monde, différents du commun des mortels, je les préfère ancrer dans nos sociétés. Pourtant, je me suis laissée emporter par ce livre. On y découvre le début d’une série avec Reed et Sydowski. Si le personnage du journaliste est un peu stéréotypé (abuse de l’alcool, divorce en cours, travaille trop), celui du flic est original. Non, Sydowski ne boit pas, il est veuf et depuis que ses filles sont parties s’occupe de ses serins et de son vieux père. Les deux veulent atteindre la vérité même si ce n’est pas pour des raisons identiques. Le duo devient intéressant au fil de l’histoire et j’avoue que je suis curieuse de voir comment il évoluera par la suite puisque les éditions Alire nous promettent les quatre enquêtes suivantes pour 2013 et 2014.

Ma dernière lecture est une heureuse surprise. J’admets, je me laisse parfois (souvent?) guider par les a prioris pour mes choix de livres. Quand il sort autant de romans dans les librairies, comment faire autrement? Tout cela pour dire que je n’avais pas lu Valentin Musso. Parce qu’il était le frère de, un peu, même si ce n’est pas juste, et surtout parce qu’il était signé aux Nouveaux auteurs. J’avais déjà écrit ici ce qui ne me plait pas chez cet éditeur à tendance démocratique (ce qui est souhaitable ailleurs, mais pas en littérature), je ne recommencerais donc pas. Puisqu’il est maintenant publié au Seuil et que la représentante m’avait fortement conseillé de le lire, je me suis dit que je pourrais bien lui donner une chance.

Nous sommes en 1922 à Nice. Deux prostituées sont assassinées, les indices sur les lieux des crimes laissent penser qu’il s’agit du même tueur. Bientôt, ce sont des enfants qui disparaissent, retrouvés eux aussi morts. Louis Forestier, un commissaire des brigades mobiles créées par Clémenceau, est chargé de l’enquête et ce qu’il voit le convainc qu’il a besoin d’aide. Il fait appel à un ami médecin, Frédéric Berthellon, spécialiste des pathologies mentales. Avec les hommes de Forestier, ils vont traquer celui que les journaux ont surnommé l’Ogre.

Je ne dirai pas qu’il s’agit d’une révolution du genre, mais Le murmure de l’ogre est un polar historique honnête et ce n’est déjà pas mal. En plus d’une intrigue et d’un suspense dans lequel le lecteur peut se laisser entrainer, on découvre l’état des recherches en maladies mentales de l’époque. C’est aussi l’occasion de parler des « brigades du Tigre », premiers enquêteurs policiers français. Valentin Musso aurait pu tomber dans quelques facilités, ce qu’il ne fait pas, même si le récit reste assez classique. Ceux qui aiment ce style de polar devraient apprécier, je n’ai de mon côté pas été déçue de ma lecture.

Anders Roslund et Börge Hellström, La fille des souterrains, Presses de la cité, 2012 (Flickan under gatan, 2007) traduit du suédois par Terje Sinding.

Rick Mofina, La dérive des anges, Alire, 2012 (If Angels Fall, 2000) traduit de l’anglais par Luc Baranger.

Valentin Musso, Le murmure de l’ogre, Seuil, 2012.

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4 commentaires sur “De Stockholm à Nice via San Francisco”

  1. Éric Forbes Says:

    Le Mofina m’est tombé des mains quelque part avant la page 100. Le style de l’auteur m’a semblé d’une platitude consommé. Dialogues convenus, accumulation de clichés… etc Ou alors je manquais de sommeil ? J’espère que les prochains de Mofina seront plus originaux, dans le traitement du moins.
    Pour ce qui est du Roslund, c’est, selon moi, le moins réussi des 4 traduits. Le vieux flic désabusé au prise avec un gros gros chagrin commence sérieusement à me saouler !
    Je suis entrain de lire La vérité sur l’affaire Harry Quebert, LE livre qu’il faut lire, parait-il, et qui était en nomination pour le Goncourt, ce qui n’est pas banal pour un polar. Heureusement, il ne l’a pas remporté. Un polar comme prix goncourt, non mais! L’intelligentsia parisien ne s’en serait jamais remis!

    • Morgane Says:

      Ils ne pouvaient pas savoir que c’était un polar, il n’était pas noir et ce n’est pas écrit dessus! Une de mes prochaines lectures dès que mon collègue le finit.

  2. norbert spehner Says:

    Le polar de Mofina est un premier roman (avec tous les défauts du premier roman) peut-être un peu trop ambitieux: trop de personnages, trop d’intrigues secondaires, bref un labyrinthe dans lequel on évolue parfois avec une certaine difficulté. Mais je n’ai pas détesté car il y a du potentiel et je suis curieux de lire le prochain.
    Pour le Rosslund, je suis assez d’accord avec Éric: quoique très lisible, ça n’est pas le meilleur de la série, il n’ a pas la charge émotive du précédent qui reste le meilleur. Quand au commissaire Grens, il est mûr pour la retraite et/ou pour l’asile. Une vraie caricature !

    • Morgane Says:

      Faut croire que je n’ai pas commencé par le bon🙂 Par contre, moi, c’est plutôt le personnage de la femme flic qui m’a plu. Parce qu’elle permet de parler d’immigration aussi. Pour le Mofina, Norbert, tu traduit exactement ce que je pensais, un premier roman avec du potentiel.


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