Pas vrai pantoute!

J’ai déjà écrit plusieurs fois que je ne voulais pas faire de critiques négatives. Je n’ai pas de temps à perdre et en plus, il y a plein de bons livres à défendre. Ceci étant dit, certains coups de gueule méritent d’être exprimés.

Vous imaginez bien que je ne me fâcherais pas juste pour un mauvais roman. Cela m’arrive d’en rencontrer, je les commence, les termine ou pas selon mon humeur et les abandonne dans un coin en espérant les oublier au plus vite. Non, cette fois-ci il y avait beaucoup de potentiel et même plus.

Il s’agit de Dernière nuit à Montréal de Emily St.John Mandel publié chez Rivages. Premier roman d’une Canadienne anglophone, l’action s’y passe en partie à Montréal; rien de mieux pour attirer mon attention. On y raconte l’histoire de Lilia, enlevée à l’âge de sept ans par son père et qui va fuir toute sa vie de ville en ville. De loin la suit Christopher, un détective privé engagé par sa mère pour la retrouver, abandonnant pour poursuivre son enquête sa fille Michaela. C’est aussi Eli, étudiant new-yorkais qui tombe amoureux de Lilia et voyage jusqu’à Montréal à sa recherche.

Soyons honnêtes, sur certains plans, le livre a tenu ses promesses. Jean-Marc Laherrère parle « d’un roman un peu hypnotique, qui vous attache sans en avoir l’air, tout en finesse, avant de vous laisser sur le quai, une impression douce amère dans la tête » et je suis tout à fait d’accord.

J’ai aimé les personnages crées par l’auteur, la douce folie de Lilia qui ne peut rester longtemps au même endroit, celle beaucoup plus destructrice de Christopher qui perdra sa propre famille à la recherche d’une enfant qu’il ne connait pas. Emily St.John Mandel construit son roman d’une façon très intéressante, sautant dans le temps et dans l’espace, nous rapprochant toujours plus de la raison de l’enlèvement de Lilia. Les méchants ne sont pas ceux qu’on croit bien sûr.

Un très bon polar donc sous bien des aspects. Alors pourquoi ma mauvaise humeur?

Parce que Montréal! J’ai lu qu’elle y avait vécu très brièvement. Il semblerait que cela ne lui ait pas plu, elle a le droit. Elle aurait sûrement dû y rester plus longtemps pour en parler, car sa description n’est pas la réalité. On s’en fout, me direz-vous, c’est un travail de fiction. Vrai! Mais on ne s’en fout pas quand il s’agit de toucher à la question, politique ici, de la langue. Emily St.John Mandel dépeint une ville où un anglophone ne peut pas se débrouiller, où dans la rue, les passants n’aideront pas s’il ne s’exprime pas en français. Elle ajoute même une anecdote de Michaela qui aurait dit bonjour à un enfant en anglais et en aurait perdu son emploi pour cause de loi 101. Are you kidding me? Ce n’est pas le Montréal que je connais et que j’habite au quotidien. Le quartier dont l’auteur parle, rue St-Catherine, fonctionne énormément en anglais étant très touristique. Plus loin du centre, mes voisins sont de plus en plus nombreux à vivre dans cette langue. Il n’y a pas longtemps, une journaliste 100% anglophone a même fait l’expérience de s’installer dans la métropole pendant sept semaines sans un mot de français; conclusion: « So Easy ».

Je ne suis pas vindicative et je n’ai pas l’intention de faire ici un discours identitaire, je laisse cela à d’autres et ce n’est pas le lieu. Par contre, j’ai dû mal à accepter qu’une auteure véhicule une idée aussi préconçue, simpliste et fausse d’une ville et d’un peuple. En résumé: Montréal parle une langue moribonde, il y fait froid et ce n’est pas très beau. Cela aurait peut-être moins d’importance s’il n’y avait pas les réactions des médias canadiens à l’élection d’une première ministre issue d’un mouvement indépendantiste. Il existe déjà assez d’incompréhension entre les deux solitudes, il n’est pas utile d’en rajouter.

Alors voilà, cela a suffi à me détourner totalement de ce roman pourtant bien écrit et bien construit. Parce qu’en tant qu’auteure, elle a aussi une certaine responsabilité selon moi et elle est totalement passée à côté.

Emily St.John Mandel, Dernière nuit à Montréal, Rivages, 2012 (Last night in Montreal, 2009), traduit de l’anglais par Gérard de Chergé.

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11 commentaires sur “Pas vrai pantoute!”

  1. Éric Forbes Says:

    Typiquement anglo montréalo parano ! Dieu merci je l’ai pas lu. Ma patience envers notre communauté anglophone est, ces temps-ci, à son plus bas.

  2. Richard Says:

    Bravo Morgane !!
    J’avais l’intention de le lire !! Ça va rester au niveau de l’intention.
    J’ai maintenant l’intention de l’ignorer.
    Merci de m’avoir épargné une colère … trop dangereuse pour mon âge !

  3. norbert spehner Says:

    Sans oublier LA question existentielle métaphysico-incontournable
    pour tout amateur de polars qui se respecte: que fait ce roman, dont l’intrigue escargotesque (quoique intéressante sous certains aspects) n’est vraiment pas haletante, dans une collection intitulée « thriller ». Y en a des qui ont un sens de l’humour tordu !

    • Morgane Says:

      Depuis que je suis libraire, j’ai décidé d’arrêter de me poser la question des collections, j’y perdrai mon temps. SF en polar, polar en SF, littératures de genre en collection normale sous prétexte que c’est un classique. J’abandonne🙂

  4. Éliane Vincent Says:

    Eh ben, faut pas toucher à la légère à la question des deux solitudes, madame Mandel va l’apprendre à ses dépens!

    Par contre, elle va se faire plein d’amis dans un certain milieu anglocentré et un peu paranoïaque qui accote bien son équivalent francophone, hélas, et qui entretient la méfiance plutôt que de la combattre.

    Les esprits étroits sont légion… dommage.


  5. Je ne connais pas cette loi 101 et venant de passer trois semaine au Canada, je n’ai pas eu à parler l’anglais !
    mais de quoi devons nous nous souvenir ? de l’accueil toujours charmant des québécois, de leur gentillesse , de leurs sourires !

    ou vais je garder le souvenir d’un petit vieux à Montréal agressant verbalement deux femmes noires ! il y a donc autant de cons là bas qu’ailleurs.

    à nous de conserver les souvenirs que l’on désire

    Si l’auteure à vu, entendu cela, pourquoi ne pas le dire . au lecteur de ne pas généraliser

    • Morgane Says:

      Le problème, c’est qu’il s’agit ici de quelque chose de plus profond que d’une simple différence de perception. Je ne suis pas québécoise d’origine, mais après des années passées ici, je commence à ressentir ce que ressentent les gens d’ici. Lorsque l’auteure montre Montréal comme elle le fait, elle entretient une idée fausse qui court depuis toujours chez les canadiens anglophones d’un Québec fermé et hostile alors que les québécois ne font que trouver des moyens de sauvegarder leur culture. Il me semble qu’une personnalité canadienne disait il y a peu que selon lui, tous les québécois devraient parler anglais autant que français. À aucun moment, il ne s’est dit que tous les canadiens devraient aussi parler français, alors que c’est tout de même la langue officielle au même titre que l’anglais. En outre, j’étais surprise pendant la dernière campagne électorale (pour élire le premier ministre du Québec) de voir l’agressivité des médias canadiens anglophones à l’endroit du Québec.
      Je parle de responsabilité de l’auteur dans ma critique et je maintiens. Je ne crois pas qu’elle est vu ou entendu une situation aussi généralisée qu’elle le dit dans son texte. En le montrant de cette manière, elle participe à installer cette perception erronée des québécois auprès des anglophones et après les conflits des décennies précédentes, je ne crois pas que cela soit une bonne chose.

  6. Marianne Says:

    Je suis en pleine lecture du livre et comme vous, cette image du Montréal `trop` francophone me choque complètement et m’a fait décrocher de l’histoire. C’est très choquant lorsque l’on sait que c’est complètement le contraire. Comme si les francophones se plaignent pour rien.
    Enfin, merci de l’avoir écrit, car peu de critiques du livre en font mention.

    • Morgane Says:

      Les Français ne voient pas le problème car ils connaissent mal à la situation. J’ai par contre vu que son nouveau se déroulait entièrement à New York. Je me demande si je vais le lire, je suis partagée entre l’envie de le lire puisque j’avais aimé l’écriture et le reste d’impression désagréable🙂


  7. Je viens de le finir et je l’ai beaucoup aimé. Je l’ai pris comme un polar qui grossit les traits, comme le genre l’exige, et sa vision des francophones m’a plutôt amusée. Et je vis à Montréal depuis 21 ans! En dehors de ça, je trouve son roman très bien foutu: personnages, intrigue, construction, écriture… Je vais lire le suivant, deux fois plutôt qu’une.

    • Morgane Says:

      Ce roman déclenche des réactions extrêmes🙂 Ce qui est plutôt bon signe d’ailleurs. Et je suis d’accord sur tous tes points positifs, même si le reste m’a trop gêné pour que j’apprécie. J’ai très envie de le faire circuler autour de moi pour voir si je suis la seule à trouver ça radical et si je me suis plantée! C’est peut-être lié aussi à mon expérience professionnelle. Je me fais de plus en plus engueuler parce que nous ne vendons pas de livres en anglais par des gens qui vivent ici depuis longtemps sans avoir pris la peine d’apprendre le français. Ça teinte sûrement ma perspective.


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