Las putas al poder!

Pendant mes vacances en France, dans chaque librairie, le dernier roman de Caryl Ferey me faisait de l’œil. Le temps d’un court séjour, il était enfin sorti chez nous et m’attendait sur mon bureau à mon retour au travail. Je me suis bien sûr précipitée dessus et si vous ne l’avez pas encore fait, vous devriez. Caryl Ferey nous avait trimballés en Nouvelle-Zélande avec Utu et Haka puis en Afrique du Sud avec Zulu. Direction cette fois-ci l’Argentine, mais oubliez le tango et les images romantiques, la rencontre fait mal.

Jana est une jeune artiste Mapuche, une indienne, elle vit à Buenos Aires avec comme seul ami, Paula, un travesti. On découvre sur les quais le corps de Luz, le protégé de Paula. Persuadée que les prostitués de la ville sont en danger, Jana demande l’aide de Rubén, un détective privé.

Celui-ci est un rescapé de la prison clandestine de l’École de Mécanique de la Marine. Enlevé avec son père et sa sœur, il est ressorti sans eux. Il s’est aujourd’hui mis au service des Mères de la place de Mai dont sa mère fait partie et recherche les enfants des disparus.

Au moment où Jana le contacte, il enquête sur la disparition récente d’une jeune photographe, fille d’un puissant homme d’affaires et il s’avère que les deux cas sont peut-être liés.

Ça commence fort, un homme dans un avion, une porte qu’on ouvre en vol, un « paquet » qui chute en pleine mer. Les cauchemars de la dictature argentine ne sont pas assez éloignés pour qu’on les oublie et Caryl Ferey a toujours su trouver les mots justes pour dire la violence et la noirceur des bourreaux. Dans Mapuche, il nous replonge dans les atrocités commises pendant ces années-là et montre les cicatrices à vif qu’elles ont laissées. Bien sûr, c’est très sombre, bien sûr, on torture et on tue, mais malheureusement, il n’invente rien ou pas grand-chose, il ne fait que retranscrire en fiction cette réalité historique. Il parle aussi d’espoir, ou en tout cas de combats qui se poursuivent sans répit, avec les mères de la place de mai qui chaque jour reviennent pour demander où sont leurs enfants et se sont organisées pour partir à la recherche de leurs petits-enfants, élevés bien souvent par les bourreaux eux-mêmes. Il leur rend un bel hommage.

Les putes au pouvoir! (leurs fils y sont déjà)

Au niveau de l’intrigue, j’ai trouvé que Mapuche était peut-être plus faible que les précédents avec quelques hasards un peu faciles qui permettent au récit de gagner du temps et d’avancer. Mais on pardonne aisément ce léger défaut, car pour le reste le ton est parfait, autant dans la narration que dans les dialogues. L’histoire d’amour qui se développe au fil du roman m’a par contre laissé une impression contradictoire, certains passages sont à la limite du sentimental et presque de trop et en même temps, ils m’aidaient à respirer et je m’étais assez attachée aux personnages pour leur souhaiter un peu de bonheur.

Jana, femme enfant, amène la philosophie des Mapuches, elle explique une partie de l’histoire de l’Argentine. S’étant débrouillée seule depuis longtemps, elle estime qu’elle ne doit rien à personne et que le monde peut se faire sans elle, mais elle va découvrir que ce n’est pas si simple et qu’on s’attache toujours.

Rubén, quant à lui, vit avec le poids de la torture et le sentiment de culpabilité d’être un survivant. C’est un personnage particulièrement intéressant, car il est à la fois au service des autres par son métier et pourtant, lui non plus ne se lie pas facilement et reste en retrait.

Leur enquête les mènera à travers l’Argentine avec un retour dans le passé, avec toujours la violence et la finesse qui caractérise les romans de Caryl Ferey. Il a mis tellement d’éléments dans Mapuche qu’il y aurait beaucoup à dire, quoique, autant le lire, c’est encore mieux!

Vous pouvez aussi l’écouter parler de son séjour en Argentine et de son roman à l’émission Mauvais Genres.

Caryl Ferey, Mapuche, Gallimard, 2012.

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11 commentaires sur “Las putas al poder!”

  1. Éliane Says:

    Foglia a déjà dit que l’histoire des peuples s’écrit dans les romans. On dirait bien qu’on en a un exemple polar ici. Faudra que je lise!

  2. Miss Alfie Says:

    J’adore Férey, notamment parce que ces romans noirs ont une dimension culturelle et politique passionnante. A écouter aussi : « Le grand entretien » sur France Inter qui lui a été consacré en juin (http://www.franceinter.fr/emission-le-grand-entretien-caryl-ferey)


  3. Bonjour Morgane. J’ai absolument détesté ce roman, par amour pour l’Argentine et respect pour ceux qui ont souffert et souffre encore. Que l’on puisse trouver dans Mapuche une dimension culturelle et politique me semble relever de la plus grande paresse intellectuelle. Je tente de m’en expliquer sur LVS. Bonne journée à la Belle Province !

    • Morgane Says:

      Ça a le mérite d’être clair! Je dois habiter au Québec depuis trop longtemps, la franchise dans la critique négative des Français commence à me sembler un peu agressive🙂 Ce qui ne veut pas dire que je ne comprends pas les arguments d’ailleurs ou que je les trouvent faux. On met juste plus les formes ici. J’avoue ne pas pouvoir juger de la véracité historique des faits racontés, connaissant mal l’histoire argentine. Je pense tout de même qu’il faut toujours garder à l’esprit l’idée qu’il s’agit d’une fiction. En ce sens que si je veux parler de la situation là-bas en détail, j’irai chercher mes infos ailleurs que dans un roman. Je suis donc beaucoup moins critique sur ce point-là. Sur la narration, je suis d’accord que l’histoire d’amour prend trop de place et est peu crédible.
      Pour ceux qui voudraient lire la critique du Vent Sombre, c’est ici: http://leventsombre.cottet.org/note-de-lecture/domaine-europeen/mapuche

      • Éric Says:

        Je voulais le lire, mais je ne suis de toute évidence pas assez ferré en histoire de l’Argentine pour m’y mettre. Ça laisse rêveur, je sais… (dixit M. Vent sombre)


  4. Je l’ai acheté, il est sur la pile du milieu, entre les « urgences » et les « plus tard », la pile de l’envie car j’aime l’auteur, mais pas dans l’urgence car je ne suis pas encore « tombée en véritable amour » avec sa plume.

    Mais ce n’est pas le commentaire du Vent Sombre qui retardera sa lecture.

    Non, nous ne sommes pas tous aussi tranché dans la critique ici. Je laisse toujours une seconde voir une troisième à un auteur, et ne le descends jamais gratuitement sous prétexte que la fiction ne rejoindrait pas la réalité.

    Je reviendrai traverser « mon océan » pour vous lire.

    @ suivre donc …
    Jazz

  5. Jean-Paul Says:

    Mapuche et son auteur Férey sont très opportunistes et ça fonctionne, car les gens, pour la plupart incultes, n’y voient que du feu.

    • Morgane Says:

      Sachant que mon texte était plutôt positif, il semblerait que je fasse partie des incultes qui n’y voient que du feu. Mais peut-être pourriez-vous développer qu’on comprenne un peu mieux cette critique sans explication?


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