Betta Splendens et cannoli

Quand un auteur s’amuse en écrivant, ça se sent et ça augmente d’autant notre plaisir. Alors s’ils sont deux à se renvoyer la balle et que cela fonctionne, c’est encore mieux.

Dans une note à la fin du livre, l’éditeur italien Daniele di Gennaro relate la rencontre entre Andrea Camilleri et Carlo Lucarelli lors du tournage d’un documentaire, le jeu dans leurs dialogues et la question posée: que feraient vos deux personnages, Salvo Montalbano et Grazia Negro, s’ils devaient travailler ensemble? La réponse s’est construite pendant les années suivantes au rythme des lettres expédiées à la maison d’édition et cela a donné Meurtre aux poissons rouges.

L’inspecteur-chef Grazia Negro de Bologne envoie un courrier au commissaire Salvo Montalbano à Vigàta. Elle enquête sur une mort un peu particulière, un homme a été retrouvé assassiné, un sac sur la tête et des poissons sur le sol. La victime venant de la région de Vigàta, elle souhaite avoir quelques informations. Comme on lui a interdit en haut lieu de continuer ses recherches et qu’on lui en dicte les conclusions, elle se pose d’autant plus de questions et espère l’aide de Montalbano.

On connaît le bonhomme, il ne peut décidément pas refuser. S’ensuit une quête qui les mènera tous deux à Milano Marritima visiter des expositions de poissons tropicaux et s’opposer à une tueuse professionnelle.

Les deux auteurs adoptent un style original pour raconter leur enquête puisqu’il s’agit en fait d’un roman épistolaire. On suit l’évolution de l’histoire à travers les lettres et les documents que s’envoient Grazia Negro et Salvo Montalbano. Étant surveillés, ils doivent déployer une ingéniosité digne de la mafia avec ses pizzini, ces petits papiers qu’elle utilise pour communiquer en prison. Cela devient rapidement savoureux, autant au niveau littéraire que gastronomique; une missive dans des cannoli, moi, je prends quand vous voulez!

Le jeu se fait sur la construction du texte ainsi que sur les mots eux-mêmes puisqu’on trouvera photos, extraits de dossiers, de journaux ou encore prospectus. Les codes secrets et méthodes de cryptage se succèdent, aux lecteurs (et à l’autre auteur aussi) de les déchiffrer.

C’est drôle, sympathique, bien écrit, lisez-le quoi!

Je remercie d’ailleurs les deux auteurs, ils m’auront permis de transformer la longue file qui me menait vers les isoloirs des élections présidentielles françaises en un moment agréable. Mes voisins-votants ont dû se demander ce que je pouvais trouver de si drôle à attendre sous la légère pluie pour rentrer dans ce gymnase montréalais. J’aurais pu leur répondre que j’étais en train d’assister à un affrontement autrement plus rigolo et jouissif que celui qui se jouait dans les urnes.

Ce n’est pas moi qui dis que les auteurs se sont bien amusés, c’est l’éditeur:

« La jam-session a eu une histoire haletante, au cours de laquelle Camilleri parfois m’interrogeait en riant sur la réaction de Carlo à son dernier “coup” (comme ils appelaient les différentes expéditions d’écriture), et recevant la nouvelle des compliments et de l’embarras dans lequel il avait plongé l’autre, s’en réjouissait en ricanant presque pour, ensuite, le maudire cordialement à son tour quand il réceptionnait la réponse du berger à la bergère en démontant jusqu’aux fondements sa précédente construction, et le mettant lui aussi en difficulté. Le cas échéant, c’était Lucarelli qui riait dans sa barbe. »

Camilleri & Lucarelli, Meurtre aux poissons rouges, Fleuve Noir, 2011(Acqua in bocca, 2010) traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

 

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3 commentaires sur “Betta Splendens et cannoli”

  1. Richard Says:

    Bonjour Morgane,
    Ça fait quelques semaines que ce petit livre bleu traine sur ma pile à lire … Mes lectures « obligatoires » passant avant le plaisir des romans librement choisis.
    Et bien voilà !
    Tu me traiteras de « suiveux » ou de « copieur » … mais je suivrai tes traces et je lirai « Les anges de New York » et ce « Meurtre aux poissons rouges » … par pur plaisir.

    Je souris juste en pensant au personnage de Montalbano … et ta chronique en rajoute !

    Et on dira que la lecture, c’est pas plaisant !

    Bon week end !

  2. Diana Cormier Pastena Says:

    Merci Morgane pour cette suggestion. Sentir la présence d’un auteur derrière son personnage, ce n’est pas toujours heureux mais dans Meurtre aux poissons rouges c’est un pur plaisir doublé. Jusqu’à l’éditeur qui est impliqué dans l’enquête et qui signe une note donnant envie de nous retrouver à Rome dans le bureau de Camilleri. D’ailleurs très fort.Camilleri. Et l’éditeur. Et que dire de la capacité de Lucarelli à manipuler le lecteur. Même si le dénouement de l’enquête m’a semblé quelque peu précipité et pas toujours clair, je me suis bien régalée. Je regretterai une disparition, elle était de toute évidence inévitable, mais Montalbano et Di Negro demeurent.
    Je compte bien faire leur connaissance.
    Fort sympathique cette suggestion.
    Bon we
    Diana

    • Morgane Says:

      Très contente que ça vous ai plus. Effectivement, la fin se fait rapide. Mais il s’agit finalement plus d’un jeu et d’un plaisir que d’un polar dans les règles de l’art. Cela m’a en tout cas aussi donné envie de découvrir Lucarelli. À bientôt.


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