Un flic classique, mais pas que

Il y a des auteurs dont on attend le prochain livre avec une impatience mêlée d’une certaine crainte: nous plaira-t-il encore? Va-t-il nous décevoir? Nous subjuguer? L’amour n’est pas tout à fait inconditionnel, mais il ne demande qu’à le devenir. C’est un peu ce que je ressens envers R.J. Ellory. Seul le silence m’avait fait un effet durable, j’avais aussi beaucoup aimé Vendetta et Les Anonymes même si certains bémols se glissaient dans mes critiques. Et Les Anges de New York, alors? Peut-être mes attentes étaient-elles trop grandes? Toujours est-il que, copiant sans vergogne un collègue qui se reconnaitra, je l’évalue d’un « bon, mais peut mieux faire ». Comme c’est un constat un peu rapide, je raconte et j’explique.

Franck Parrish est inspecteur à New York, il est le stéréotype du flic de polar qui ne sait faire que ça (ce qui n’est d’ailleurs pas une plainte): divorcé, il ne parle plus à son ex-femme, communique mal avec ses deux enfants, fréquente une prostituée et boit beaucoup trop. Côté boulot, ce n’est pas l’idéal non plus, après la mort de son dernier partenaire et quelques conneries, on lui a coupé une partie de son salaire, enlevé son permis de conduire et il a l’obligation de consulter la psychologue du département tous les jours. Dire que ça ne va pas bien serait un euphémisme, le gouffre n’est pas loin.

Il est appelé sur les lieux d’un meurtre, un petit dealer qu’il connaissait a pris une balle dans la tête dans une ruelle. Il se rend à son appartement et découvre le corps d’une adolescente, étranglée. En s’intéressant à la jeune fille, il décèle un lien ténu avec d’autres morts. Même si rien de concret n’appuie son intuition et alors qu’il n’a plus rien pour se raccrocher, il va se jeter dans cette enquête parce qu’il a besoin que quelqu’un s’occupe des victimes, entraînant à sa suite son nouveau partenaire. Il est parfaitement conscient que s’il se plante, ce sera sa dernière affaire, mais cela n’a plus beaucoup d’importance.

Ellory sait surprendre ses lecteurs avec les thèmes qu’il choisit et le genre de récits qu’il écrit. Alors qu’il se tournait vers la CIA et les complots américains dans Les Anonymes, il revient vers un roman policier plus classique cette fois-ci. Le flic obstiné et alcoolo est là, il aime sa famille, mais est incapable de lui montrer, à la fois absent et trop présent. Meilleur dans ce qu’il fait que la plupart de ses collègues, il travaille à l’impression, se sentant investi d’une mission, aider ceux qui en ont besoin, faire une différence, quitte d’ailleurs à franchir la ligne de la légalité lorsque c’est nécessaire. Pas très original? Peut-être, mais quand le personnage fonctionne très bien ainsi, on ne s’en plaint pas.

R.J. Ellory le rend plus complexe en y ajoutant sa relation difficile avec son père, John Parrish, qui a été assassiné, après avoir été un héros de la police, membre de ce qu’on appelait Les Anges de New York, super flics des années quatre-vingt.

En alternance avec l’enquête sur la mort des adolescentes, on assiste aux séances de Franck Parrish avec sa psy où il commencera son introspection et racontera son père et ce qu’il en sait vraiment. Le lien qu’il noue avec Marie Griffin est intéressant; hostile à la thérapeute au départ, il se prend au jeu de leurs discussions. Ellory utilisait d’ailleurs déjà ce procédé de textes parallèles avec des retours dans le passé et des confidences dans ces précédents livres. Dans ce cas-ci, c’est à mon avis là que le bât blesse, car cela multiplie les thèmes, peut-être un peu trop, et on reste sur notre faim pour certains. L’histoire des Anges de New York qui donne le titre au roman pourrait faire à elle seule le sujet d’un récit et, si elle est très présente au départ, elle devient anecdotique par la suite, pour se résoudre très rapidement. Ellory sait créer des atmosphères, des personnages, il a une écriture que j’aime à chaque fois. Par contre, ce n’est définitivement pas un auteur de fin. Je ne la dévoilerai pas bien sûr, mais, encore une fois, je l’ai trouvé un peu facile et très (trop?) happy end. Il arrive à installer des récits noirs, qui nous amènent dans les horreurs commises par l’homme et pourtant, on dirait qu’il ne peut s’empêcher d’apporter de la justice et de l’espoir au final pour ne pas nous décevoir. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, mais un peu de nuances ne serait pas malvenu.

Tout cela sent l’opinion très négative, mais j’ai bien dit dès le départ que j’avais trouvé Les Anges de New York bon et je n’en démords pas. On glisse dans l’histoire facilement, on s’attache à Franck qui a cet aspect « bon cœur sous une apparence de brute » qu’on apprécie chez les flics de polar, on a tout autant envie que lui de découvrir les coupables, légalement ou pas. Mais qui aime bien, châtie bien, alors je me devais de faire mes critiques qui expliquent le peut mieux faire, parce que selon moi, Ellory réutilise ses forces sans travailler sur ses faiblesses.

Cela étant dit, comme d’habitude, j’ai pris beaucoup de plaisir et je ne regrette pas un instant les heures de tête à tête avec Franck Parrish.

R.J. Ellory, Les anges de New York, Sonatine, 2012 (Saints of New York, 2010) traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau.

Un peu d’autopromo…

Et surtout un gros coup de projecteur mérité sur ma bien belle profession. Le journal La Presse a consacré un article samedi dernier au métier de libraire. La journaliste y parle entre autres du système de compagnonnage qui s’est mis en place pour former la relève et que je soutiens à 100 % étant moi-même compagnon. Si en plus, vous voulez voir ma tête, c’est par .

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6 commentaires sur “Un flic classique, mais pas que”

  1. Éric Forbes Says:

    Rien à redire, tu exprimes exactement ce que je pense. J’ajouterai cependant un irritant majeur, la traduction. Le vouvoiement entre les flics me semblait carrément ridicule. Et merci de me citer !

    • Morgane Says:

      @ Éric: En parlant de traduction, j’ai failli dire dans ma chronique que si je voyais encore une fois le mot « sardonique », je sortais mon flingue. Mais comme je ne retrouvais plus d’exemple, je me suis dit que j’avais peut-être rêvé, qui utilise vraiment l’expression « sourire sardonique », pas seulement une fois, mais plusieurs?🙂
      Le vouvoiement ne m’avait pas gêné jusqu’à ce que tu en parles, ça doit être mon côté français!
      @ Norbert: un psy dirait que même en étant très critique, on est encore capable de ne pas bouder notre plaisir. C’est plutôt bon signe, non?

  2. norbert spehner Says:

    Pas mal d’accord, comme tu pourras le lire dans la Presse de samedi. Il a récupéré tous les clichés, tous les stéréotypes, toutes les situations convenues (les flics irlandais alcooliques de New York ayant des problèmes avec un papa réputé, mais corrompu, on pourrait en dresser une vaste bibliographie) pour en faire du… Ellory. Quand l’histoire des Anges et de l’aéroport de New York disparaît brusquement des scéances avec la psy, ça devient un peu plate. Et la fin, précipitée en diable est agaçante à plus d’un égard ! Alors d’accord avec le prof Forbes : bon, mais mais peut faire mieux. Ça ne vaut pas ces deux premiers et pourtant je ne me suis pas ennuyé ! Diantre, ça régalerait un psy, ça !

  3. Éliane Says:

    J’avoue à ma courte honte que je me suis régalée avec Les anonymes et Seul le silence (je lis un peu toujours dans le désordre) mais que, rendue à Vendetta, j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour de la «recette Ellory». Je vais attendre un peu avant de lire ces anges-là, le temps d’oublier un peu son style, pour mieux l’apprécier.

    Quant au métier de libraire, en existe-t-il un plus précieux? Un libraire sur ma longueur d’ondes, c’est un passeport vers des découvertes et des plaisirs de lecture dont je ne saurais me passer!

    Merci aux libraires… d’exister.

    • Morgane Says:

      Ben faut pas avoir honte, j’ai aimé ça plein aussi🙂
      Merci pour la confiance que vous placez tous dans les libraires. Si je calculais mon salaire à la hauteur de toute l’admiration pour ma profession que j’ai reçu depuis samedi, je serais dans le top des salaires canadiens. Malheureusement, on le sait tous, la culture ne paie pas, heureusement, il reste l’amour🙂

  4. ngiroux Says:

    J’avais déjà pris connaissance de l’article de la Presse que j’ai beaucoup appréciée. Internet ne transmet pas la passion, le libraire, le bibliothécaire, oui!
    Comme dirait l’autre: Félications pour votre beau travail. hihihi!


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