Travailler pour oublier

Les lectures se suivent et ne se ressemblent pas. Après la France actuelle, je me suis retrouvée dans les grands espaces américains. Un voyage qui fut à la fois sombre et magnifique (deux adjectifs qui reviennent d’ailleurs souvent pour les publications de Gallmeister).

Texas, 1895, Klara Skala meurt en accouchant de son quatrième garçon. Son mari, Vaclav, ne sera plus jamais vraiment le même. Il va se mettre à travailler sans cesse, poussant ses enfants toujours plus fort dans cette existence rude. Son seul plaisir deviendra les chevaux et les courses où il engage son dernier fils, Karel, et sur lesquelles il parie pour agrandir ses terres.

Mars 1910. Cette fois-ci, l’enjeu proposé par un gros propriétaire espagnol à Vaclav va changer à jamais la vie des Skala. En se lançant au galop contre la cadette de son adversaire, Karel sait que, gagnant ou perdant, rien ne sera plus pareil.

Décembre 1924. Après trois filles, Sophie, la femme de Karel, met au monde leur premier fils. Pour Karel, c’est peut-être l’occasion de repenser ce qu’est une famille.

C’est un récit multiple qui se dessine sous nos yeux, on passe d’une époque à l’autre, Karel adulte succède à Karel enfant ou encore adolescent. Ces sauts dans le temps nous permettent de mieux comprendre le drame familial qui se joue. Comment désirer s’entraider quand il n’y a pas l’amour d’une mère, ni celui d’un père d’ailleurs, et que l’unique but de la journée est de travailler toujours plus dans les champs et à la ferme? Lorsque la première occasion de s’évader de ce carcan se présente, les frères ainés se précipitent sans se soucier du dernier. Les rivalités s’exposent. Mais gagnent-ils vraiment au change? Et Karel devenu homme arrivera-t-il à oublier cette lourde histoire familiale pour enfin sentir ce qu’il a réussi à construire.

Le récit de Bruce Machart est lent, il se fait à la vitesse des travaux des champs et de la conduite des camions sur les routes mal aplanies du Texas. La vie est rude au début du siècle dans ce coin des États-Unis, il n’y a que l’alcool pour effacer les longues journées de labeur. Les accidents sont courants, les morts habituels, on apprend à vivre avec.

Les hommes ne s’expriment pas facilement, on ne parle pas de ces choses-là. Et pourtant, sous les dehors grossiers, les émotions sont bien présentes. Bruce Machart nous les fait ressentir sans ajouter le moindre détail inutile. Il maitrise parfaitement son écriture, chaque mot participe à l’atmosphère, à l’action, installe tout le récit.

Ayant parfaitement sa place dans la collection Nature Writing de Gallmeister, ce roman nous dit la difficulté du travail à la campagne, les problèmes quotidiens qui peuvent tout faire s’écrouler en un instant, les grands espaces qui entourent les fermes, l’isolement de chacun.

Mais il y a beaucoup plus que cela. Les liens familiaux ne sont pas aussi immuables qu’on veut parfois le penser, ils peuvent se distendre pour s’estomper peu à peu. Pourtant, on sent en Karel ce regret qui perdure de ne plus faire partie de cet ensemble formé par ses frères, de ne plus pouvoir partager avec eux le souvenir du passé qui les lie.

Ce qui m’a aussi beaucoup émue, c’est cet équilibre instable qu’il entretient avec sa femme Sophie. L’amour ne se dit pas à ce moment-là de la même manière d’aujourd’hui, mais il existe et on espère que Karel le comprendra. Bruce Machart le décrit sans tomber dans le piège de la mièvrerie et du romantisme, à l’image du personnage qu’il a créé.

Machart n’a pas choisi la facilité avec un récit à plusieurs temps et il s’en sort parfaitement, démontrant un talent indéniable, alors qu’il s’agit là de son premier roman. Une réussite qu’on apprécie page après page.

Bruce Machart, Le sillage de l’oubli, Gallmeister, 2012 (The Wake of Forgiveness, 2010) traduit de l’anglais par Marc Amfreville.

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2 commentaires sur “Travailler pour oublier”

  1. BiblioMan(u) Says:

    Une bien belle chronique (j’ai envie de dire comme d’hab…) pour un livre qui le mérite sûrement. A lire donc…

  2. jerome Says:

    Ecellent billet pour un excellent roman. J’ai moi aussi beaucoup apprécié : http://litterature-a-blog.blogspot.com/2012/02/le-sillage-de-loubli.html


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