Règlement de compte à Twenty-Mile

Twenty-Mile, bourgade créée pendant la ruée vers l’or au fin fond du Wyoming. En 1898, elle n’est plus occupée que par une poignée d’habitants qui attendent chaque semaine l’arrivée des travailleurs pour deux jours de repos (comprendre deux jours d’ivresse). Tous les éléments des villes de l’Ouest sont là et les principaux besoins des mineurs sont comblés: l’auberge de Bjorkvist pour les repas et le lit, le Grand Magasin de Kane pour les achats divers, le Palais du rasoir pour le bain et le rasage et l’hôtel des voyageurs pour l’alcool et les filles. Ils repartent le dimanche pour la mine plus haut dans la montagne. Il y a aussi bien sûr un semblant de maréchal-ferrant et un révérend. Le reste de la semaine, les quinze habitants se croisent sans vraiment sociabiliser et les bâtisses abandonnées grincent dans la rue principale.

C’est dans cette ville qu’arrive un matin un jeune étranger qui dit s’appeler Matthew, mais qui demeure très discret sur son passé. Il va de maison en maison proposer ses services et finalement réussit à faire sa petite place dans cette société fermée en devenant rapidement l’homme à tout faire.

Au même moment, un tueur particulièrement dangereux s’échappe de la prison de Laramie avec deux autres détenus et fait son chemin vers Twenty-Mile. Comment les habitants de la ville vont-ils réagir?

Dans La sanction, Trevanian était plus dans le polar, avec Incident à Twenty-Mile, il se frotte cette fois-ci au western. Mais là encore, il prend le genre pour lui rendre hommage et en même temps il s’en joue complètement. Tous les personnages classiques sont là, la ville paumée au milieu de nulle part, le jeune étranger à l’âme emplie de justice, la jeune fille au cœur pur, le propriétaire du bordel qui respecte ses filles ou encore les putes pas si moches que ça. Et pourtant, au fil de la lecture, on comprend que la première vision n’est peut-être pas la bonne et que chacun ou presque cache des aspects de sa personnalité. Qu’est-ce qui a poussé certains de ces habitants à se terrer dans une ville en voie de disparition? Le mystère se dissipe peu à peu et des relations particulières vont se tisser entre les personnages.

La violence s’installe, obligatoire, et l’action est présente aussi comme dans tout bon western, avec scène finale et règlement de compte à coup de revolver. Les caractères se dévoilent et les camps des lâches et des courageux se mettent en place, avec quelques surprises d’un côté comme de l’autre. Comme dans La sanction, il s’agit d’un huis clos puisque Twenty-Mile est coupée du monde à cause d’une tempête. Pas de cavalerie pour sauver la partie, seuls les présents pourront terminer cette bataille.

Il y a beaucoup à lire dans ce roman: l’état de certaines villes de l’Ouest à la fin de la ruée vers l’or, les conditions de vie difficiles des mineurs, les liens sociaux qui se créent quand un nombre réduit de personnes est condamné à vivre ensemble, le racisme qui grandit aux États-Unis.

L’écriture aussi est intéressante, surtout dans les dialogues, car l’auteur donne à chacun un ton et une manière de parler qui donne un ambiance au récit. C’est particulièrement vrai pour Matthew, l’un des personnages les plus complexes. Non seulement celui-ci parle comme il pense devoir le faire, en prenant exemple sur un justicier idéalisé dans un roman, mais en plus, il adapte son histoire à son interlocuteur.

« – Ah. Tu dis beaucoup de mensonges, pas vrai, Matthew?

– J’ai bien peur que oui, m’sieur. Je sais que c’est un péché, mais… Mais faut avouer que c’est sacrément pratique. »

Le récit en lui-même se suffit, car le rythme installé par Trevanian fait monter le suspense jusqu’à ce qu’on n’ait plus qu’une envie, que les armes parlent et que le bon l’emporte.

Il réussit le pari de faire à la fois un western totalement classique avec ses archétypes et en même temps des personnages et une histoire tout à fait originaux. Une idée de cadeau de Noël? Certainement.

Trevanian, Incident à Twenty-Mile, Gallmeister, 2011 (Incident at Twenty-Mile, 1998) traduction de l’anglais par Jacques Mailhos.

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9 commentaires sur “Règlement de compte à Twenty-Mile”

  1. Richard Says:

    Bonjour Morgane,

    Je ne lirai pas ta chronique !!! Non non !! Pas question !!
    Je suis justement en train de lire ce roman (une cinquantaine de pages de lues) … mais je vais quand même (maudite curiosité !) jeter un coup d’oeil sur le dernier paragraphe, les derniers paragraphes, juste pour voir ton appréciation …

    À bientôt chère amie

  2. norbert spehner Says:

    Richard et Morgane dans le roman western ? On aura tout lu, tout vu…
    Ça tombe bien, c’est le sujet de mon prochain bouquin et je vais pouvoir ajouter ce titre à ma volumineuse bibliographique.
    Hee Haw !

    • Éric Forbes Says:

      Je crois bien que je vais être le prochain ! Mais ce sera, pour commencer, Warlock, de Oakley Hall.

    • Morgane Says:

      D’un mauvais genre à l’autre, il n’y a qu’un pas, facilement franchi 🙂

  3. norbert spehner Says:

    Warlock est un roman western qui date de 1958 (prix Pulitzer,soit dit en passant) adapté au cinéma avec Henri Fonda, Richard Widmark et Anthony Quinn, par Edward Dmytryk. Une variation sur le thème de Tombstone et du duel d’OK Corrall, avec un substrat d’homosexualité, un thème rarement abordé dans le western genre puritain par excellence à cette époque. Pourquoi cette édition tardive en français ? Y aurait-il du remake dans l’air ?

  4. norbert spehner Says:

    Erratum spehnerum stupidum: le roman a été finaliste au Prix Pulitzer 1958. Nuance ! Mais bon, tout de même…

    • Morgane Says:

      Je crois que je vais l’essayer, j’ai pris goût au genre.
      @Norbert: Remake ou sommes-nous seulement très en retard? Trevanian a été publié en 1998 en anglais et arrive seulement maintenant.

      • norbert spehner Says:

        Les romans d’espionnage de Trevanian ont été traduits et publiés (Laffont) dès 1975. Seul le western ne l’avait pas été. Gallmeister a repris Shibumi dans une nouvelle traduction (Don Winslow vient de s’en inspirer pour Satori au Masque) et j’imagine qu’ils vont ressortir les autres. L’édition de westerns en français a toujours été un peu cahotique sauf à la bonne époque du Masque, de Dupuis et de la série noire (une centaine de titres avec une étiquette verte). Bon, va vraiment falloir que je le sorte, ce bouquin 🙂

  5. Jean-Marc Says:

    et pour ceux qui se prennent, soudain, de passion pour le western il y a tous ceux d’Elmore Leonard réédités récemment chez Rivages.


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