Un privé cultivé

Mieux vaut tard que jamais. Il y a des auteurs qu’on sait qu’on se promet de lire encore, mais cela traine et les bibliothèques se remplissent sans que cela se fasse. La rencontre a beau se faire seulement maintenant, elle n’en est pas moins agréable. J’avais lu Drive, il y a quelques années, et j’avais été emballée par ce roman, Salt River m’avait fait le même effet. J’avais depuis en tête de découvrir le reste de l’œuvre de James Sallis. C’est chose faite avec Papillon de nuit et l’impression demeure la même, je suis en face d’un grand auteur.

On retrouve dans Papillon de nuit Lew Griffin, le privé noir que Sallis a créé dans Le faucheux. Il part cette fois-ci à la recherche de la fille de son premier amour, La Verne, décédée quelque temps auparavant. Alouette a disparu depuis des mois. Il découvre qu’elle a eu un bébé né prématuré, la drogue ne fait pas de cadeau, et il va continuer de la chercher.

Sallis trouve la construction qui convient parfaitement à son récit. Il joue sur la chronologie, nous présentant la situation puis revenant en arrière pour nous montrer comment on en est arrivé là. Classique, mais efficace. L’action est très présente, Griffin n’est pas un enfant de choeur et les bagarres se multiplient et pourtant le rythme est lent, il prend son temps. Sallis parvient parfaitement à donner une atmosphère aux lieux qu’il décrit.

Le personnage de Lew Griffin est très intéressant, car particulièrement original. Jeune noir n’ayant pas toujours eu la vie facile, il quitte le Mississippi pour s’installer à La Nouvelle-Orléans. Porté sur l’alcool, courant au-devant des ennuis, il a été détective privé. Plus de vingt ans plus tard, il est maintenant professeur à l’université et quand il n’est pas chez lui à écrire des romans, il parle de Queneau en français à ses étudiants. Il accepte de rechercher Alouette uniquement parce qu’elle est la fille de la femme qu’il aimait. Un enquêteur tout ce qu’il y a de plus classique (soit alcool, passé difficile, violence), mais qui cite Camus dans le texte, ce n’est pas si courant! Et toute cette culture apporte une patine particulière au récit, on pense à la condition humaine tout en suivant l’action, c’est en tout cas cette impression de réflexion profonde que cela m’a donnée. Et on touche à de nombreux sujets: littérature, écriture, famille, racisme, pauvreté, comment s’en sortir et comment, parfois, on ne peut juste pas. Il y a beaucoup dans ce roman-là et cela s’appuie sur les noms des plus grands auteurs. Sallis fait preuve d’une large érudition à travers son personnage, mais je n’ai jamais trouvé cela lourd, au contraire, c’est un enrichissement.

Il y a aussi beaucoup d’émotion, car c’est une enquête qui amène Lew Griffin dans son propre passé et cela ne se fait jamais sans regret. « Kierkegaard avait raison: nous ne comprenons nos vies (dans la mesure où nous les comprenons) qu’à reculons, à partir du passé, à l’envers. » Pourtant, on ne tombe jamais dans le pathos, tout est dans le non-dit et Sallis laisse le lecteur imaginer tout ce qui a construit les personnages en donnant des éléments de réponse.

L’enquête n’est pas le motif principal du roman, c’est tout ce qui tourne autour qui est important. Le ton est noir, l’espoir est parfois présent, mais il ne dure jamais. La vie est dure et si la littérature aide à la comprendre, elle nous rend seulement plus lucides, et cela n’est pas plus facile. C’est aussi ce qu’atteint Sallis.

Je l’ai déjà dit au début de ma critique, mais je me répète, James Sallis fait partie selon moi des grands auteurs, tout simplement et Papillon de nuit est un très beau livre.

James Sallis, Papillon de nuit, Gallimard, 2000 (Moth, 1993) traduction de l’anglais par Élisabeth Guinsbourg, revue par Stéphanie Estournet.

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2 commentaires sur “Un privé cultivé”

  1. Éliane Vincent Says:

    Encore un bouquin dans ma palette… J’aime qu’un livre me refile par la bande de quoi me meubler l’intellect.

    Merci pour l’aiguillage sur celui-ci!


  2. Le travail mené par Sallis dans son cycle Griffin est encore plus impressionnant quand on le contemple à travers les six romans qui le composent, comme un tout organique où chaque phrase lue, chaque situation partagée résonnent selon une nouvelle errance. Le temps du roman n’est jamais certain, notre position dans l’histoire aussi fragile et fugace que celle de Lew, comme les ailes de ces insectes qui donnent leur nom aux étapes du parcours.


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