Où sont parties les abeilles?

Il y a un moment que le nom de Serge Quadruppani revient fréquemment sous mes yeux, que se soit en tant que traducteur (de Camilleri, entre autres), ou directeur de la collection « Italie » aux éditions Métailié. Il était temps que je lise l’auteur et je ne le regrette pas.

La commissaire Simona Tavianello est en vacances avec son mari, Marco, questeur à la retraite. Cela commence particulièrement mal puisqu’en s’arrêtant acheter du miel, ils tombent sur un mort chez l’apiculteur absent. Simona ne peut s’empêcher de mettre son nez dans l’enquête et elle découvre bientôt que, pendant que les cadavres s’entassent, les abeilles, elles, disparaissent. L’hécatombe humaine serait-elle liée au dépeuplement animal? On trouve en tout cas sur les lieux des tracts signés « La révolution des abeilles » et l’association écolo et le laboratoire local sont à couteaux tirés.

Marco ne veut rien savoir de l’affaire, mais Simona fouine et s’interroge. Elle reste flic même en vacances, surtout quand c’est avec son arme qu’on a tué la première victime. Ça fait désordre.

J’ai apprécié dès la première page. Les dialogues entre Simona et Marco sont tellement proches du quotidien d’un couple qui s’aime depuis longtemps qu’on ne peut s’empêcher de sourire. Elle est obstinée (pour ne pas dire butée), fonçant sans regarder sur son passage, mais attentive aux détails de l’enquête. Il est fier (pour ne pas dire macho, un peu parfois), mais c’est seulement un réflexe et il s’inquiète quand même pour sa femme que rien n’arrête. Il s’agit vraiment d’un couple attachant et qu’on a envie de suivre. On retrouve aussi les petites satisfactions souvent associées aux Italiens, amateurs de bonne chère et de beauté féminine et masculine. Pas de raison de ne pas avoir le plaisir des yeux et du ventre!

J’ai aimé le cadre que crée Quadruppani, une petite vallée avec ses notables, en général de la même famille, ses fouineurs, ses empêcheurs de tourner en rond et ses contestataires. Les luttes de pouvoir n’en sont pas moins violentes, mais plus compliquées. Il faut alors faire la part entre vérité, racontars et vieilles rancunes. On ne peut s’empêcher de penser qu’il existe une multitude de vallées et de villages qui ressemblent à ça, en Italie et ailleurs.

Il ne s’agit pourtant pas seulement d’une enquête dans un lieu fermé, la problématique écologique sous-jacente la rend mondiale. Les abeilles sont indispensables à l’écosystème et elles disparaissent réellement. Les grandes entreprises visent toujours plus loin sans se soucier de l’environnement et les affrontements entre radicaux écolo et industriels ne sont pas prêts de s’arrêter. Là encore, le polar de Quadruppani rappelle des manchettes plus ou moins récentes dans les journaux.

Je dois admettre que je me suis parfois sentie un peu perdue dans les explications scientifiques et il me semble que quelques fils sont restés dénoués à la fin du récit. Mais ce sont là de menus détails dans un roman autrement très bien écrit. L’humour, omniprésent, et certaines situations à la limite de l’absurde en font un polar à la fois très léger et complètement sérieux. C’est un exercice qui peut être délicat si on ne veut pas tomber dans la caricature et Quadruppani s’en sort haut la main. Ici, pas question de « polar alibi », l’auteur souhaite effectivement passer un message, mais il le fait avec talent et jamais au détriment de l’intrigue et de l’écriture. Comme quoi, on peut faire sourire et quand même rester grave.

On finit notre lecture comblé et inquiet que les abeilles s’en sortent. Sinon, on est mal.

Serge Quadruppani, La disparition soudaine des ouvrières, Éditions du Masque, 2011.

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7 commentaires sur “Où sont parties les abeilles?”


  1. voilà un billet fort intéressant qui éveille ma curiosité. Je n’ai jamais lu cet auteur même si j’en entends parfois parler. J’ignorai par contre qu’il était responsable de la collection « Italie » chez Metailié , et encore moins que c’était le traducteur de Camilleri.

    Il se pourrait bien que je le rajoute à ma liste ! Ça tombe bien, le père Noël va bientôt reprendre du service ! ^^

  2. Richard Says:

    Bonjour Morgane,
    Quadruppani a effectivement beaucoup de talent. Il y a quelques temps, j’avais lu « Saturne » et j’avais beaucoup, beaucoup aimé.
    Mais comme je suis envahi de lectures … je pense attendre sa sortie en poche. Les abeilles peuvent attendre un peu !
    Merci pour cette chronique !
    Au plaisir !

  3. cynic63 Says:

    Ravi de voir que Quadru a réussi son coup!!! C’est un grand auteur qui n’oublie jamais, comme tu le soulignes, l’humour et les bons mots bien sentis.
    @Richard: Ces « abeilles » sont une suite de « Saturne » car l’héroïne est la même

  4. Éliane Vincent Says:

    Me voilà tentée d’ajouter une catégorie Polar écolo à la chronique livres de Bio-bulle. Je ne compte plus les articles sur le sujet qu’on a publiés au fil des ans. Mais sans les meurtres!

    N’empêche, difficile d’être davantage d’actualité, et si c’est bien écrit comme tu sembles le dire, ça donne envie de les lire, ces Quadrupanni. Dans l’ordre!

  5. cynic63 Says:

    @Morgane: ça ne gêne pas vraiment de lire « Saturne » après ce dernier volume.


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