Merci David Vann

Je disais dans mon texte précédent ne pas être une fan. C’est toujours vrai, mais bon, quand la personne en question ressemble à David Vann, je peux quand même glisser légèrement vers la groupie attitude. L’auteur de Sukkwan Island et de Désolations nous a fait l’honneur d’être à la librairie Monet mardi dernier alors qu’il passait quelques jours au Québec. On m’a proposé d’animer la soirée et j’ai très bêtement accepté sans penser à la tonne de stress que cela allait engendrer. Car très vite ont jailli les interrogations: Comment est-ce qu’on parle à quelqu’un qui a eu le Médicis? Qu’est-ce que qu’on lui demande? Et si mes questions lui paraissent stupides? Et s’il répond en trente secondes et me laisse dans un silence infini et très gênant? Cela a donné des heures d’insomnie (peut-être pas tant que ça, mais un peu quand même) à gamberger sur cette entrevue.

J’aurais mieux fait de passer ces heures-là à dormir du sommeil du juste, car recevoir David Vann, c’est comme accueillir un vieil ami de la famille.

Sympathique, généreux, peu avare en confidence, bavard, drôle, les adjectifs positifs ne manquent pas pour le décrire. La salle n’était pas très pleine (pas assez à mon goût), mais ceux qui étaient venus s’intéressaient à l’auteur et avaient lu ses romans. Il a su très vite mettre tout le monde à l’aise, y compris moi, ce qui n’était pas gagné.

Il nous a parlé de son apprentissage de l’écriture (même s’il a toujours écrit) qui s’est fait petit à petit de 19 à 29 ans avec un recueil de nouvelles dans lequel on retrouve Sukkwan Island. Il a travaillé sur ces textes parce qu’il éprouvait le besoin de s’exprimer sur le suicide de son père quand il avait 13 ans, une manière de dédramatiser la chose peut-être. En même temps, pour lui, la fiction n’est pas seulement un exutoire ou un message, il a aussi une très forte volonté esthétique et ceux qui ont lu ces livres ne peuvent que comprendre. À l’image de Gary, son personnage, il s’intéresse aux langues anciennes, au latin ou au vieil anglais. Ses phrases très travaillées reprennent des rythmes poétiques aux sonorités qui se répondent.

Professeur en création littéraire, il explique à ses élèves que les règles qu’il a lui-même apprises ne lui ont servi à rien. Par exemple, l’idée que la correction est importante; dans son cas, il n’y en a presque pas, le texte publié est souvent à peu de choses près celui qu’il a écrit initialement. Son but est d’en faire des lecteurs avant tout, le reste suivra de lui-même. Lorsque je le questionne sur ces auteurs favoris, il cite Annie Proulx, Cormac McCarthy, Elizabeth Bishop, Gabriel Garcia Marquez.

Alors que ces livres sont empreints de noirceur et de gravité, l’homme est plein d’humour et il a provoqué des rires dans la salle à plusieurs reprises. Il arrive même à faire sourire sur des sujets plus que sérieux comme les nombreuses morts violentes dans sa famille (cinq suicides et un meurtre). Comment, demande-t-il, pourrait-il écrire des comédies avec un tel bagage? Mais au récit de sa vie, on comprend mieux ses textes et sa profonde connaissance de l’âme humaine.

Il y a le rapport à la nature aussi, primordial dans ses deux livres. Contrairement aux romantiques et à l’idéologie américaine, pour lui, la nature ne sauve pas l’homme, elle ne fait pas ressortir ce qu’il a de meilleur en lui. Au contraire, plus son personnage est troublé, plus il aura un lien conflictuel avec cet environnement hostile qui l’entoure et qui n’est qu’un miroir. Il n’est pas donné à tout le monde de vivre en Alaska et après avoir écouté David Vann en parler, on se dit qu’un séjour là-bas n’est peut-être pas indispensable. Pourtant lui-même admet sa dualité, il écrit sur la difficulté des contrées sauvages et il passe une partie de sa vie à se confronter à ces éléments que ce soit dans des randonnées ou sur son voilier (il a déjà fait naufrage sur un bateau qu’il avait lui-même construit). Il a d’ailleurs choisi de vivre en Nouvelle-Zélande, justement pour sa nature et le fait qu’il y avait peu d’habitants.

Ce qui marque aussi au-delà de ses connaissances littéraires et de son humour, c’est sa grande humilité. David Vann sait la chance qu’il a eue de voir ses titres publiés. Il parle avec beaucoup de reconnaissance de ses différents éditeurs, en particulier son éditeur français, Oliver Gallmeister, qui neuf mois avant tous les autres étrangers a compris qu’il avait un excellent livre entre les mains, l’a fait traduire et l’a défendu auprès des médias. Il remercie les libraires aussi d’avoir conseillé ses romans à leurs clients.

Son discours se fait plus politique lorsqu’il en vient au sujet des Américains et de leur conception profonde qu’ils font le bien dans le monde, ce qui est selon lui un mensonge éhonté dont ils se sont persuadés. L’homme a des valeurs et il les défend. D’ailleurs, son dernier livre en anglais est le récit d’une fusillade qui a réellement eu lieu dans une école aux États-Unis; cela lui permet de parler de l’amour pour les armes de ses compatriotes.

À la fin de la rencontre, le public avait des questions et il y a répondu de façon complète comme pendant l’entrevue.

En tant que lectrice, mais aussi dans le rôle de l’animatrice, il s’agit d’une expérience que je ne suis pas prête d’oublier, David Vann vous donne l’impression à chaque instant que ce n’est pas lui qui vous fait une faveur en répondant aux questions, mais vous qui êtes trop aimable de les lui poser.

Comme première entrevue, je pouvais difficilement rêver mieux. Merci David Vann pour votre générosité. Et j’attends avec impatience la sortie de Dirt, son prochain roman, en 2012 en anglais et 2013, en français toujours chez Gallmeister bien sûr.

Pour ceux qui voudraient un compte-rendu plus complet, Richard nous a fait ça très bien sur Polar, noir et blanc, Sous un pissenlit a extrait la phrase qui l’avait marquée le plus, l’essence de la rencontre. Et si vous avez envie d’entendre l’auteur lui-même, et moi pour les questions, vous pouvez voir quelques minutes de l’entrevue ou l’écouter dans son intégralité sur Airelibre.tv.

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7 commentaires sur “Merci David Vann”

  1. Alice Says:

    Merci pour ce retour sur cette entrevue si enrichissante et si humaine!

  2. richard Says:

    Merci Morgane,
    Une rencontre extraordinaire, marquée sous le signe de la complicité et de la passion pour la littérature avec une bonne dose d’humanité, de dramatique … et d’humour !
    Un moment magique !

  3. Éric Forbes Says:

    Et comment c’est de se voir sur petit écran ? 😉 Affreux, non ? même si dans ton cas tu passes bien !

    • Morgane Says:

      Merci beaucoup 🙂 En fait, mon seul choc a été d’entendre l’accent du sud, je l’ai plus que je ne le pensais!

  4. Éliane Says:

    Allô Morgane

    Entre ton compte-rendu, celui de Richard et l’entrevue vidéo, c’est comme si j’y avais été! Tu as fort bien fait ça, malgré la traduction presque simultanée qui, pour être faite de façon fort sympathique, alourdissait quand même le rythme de l’entrevue. Mais c’est un détail et c’était vraiment intéressant d’entendre Vann. Merci d’avoir partagé ça avec nous!

    • Morgane Says:

      La traduction était en plus presque inutile puisque tout le monde parlait anglais dans la salle, mais cela permet à ceux qui écoutent ailleurs de comprendre si eux ne le parle pas. Vive internet qui permet de diffuser pour le pire parfois et le meilleur de temps en temps!

  5. sophie57 Says:

    vraiment passionnant, merci Morgane, je découvre ici le visage souriant d’un jeune auteur décidément très prometteur!


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