Quand les Français débarquent au Québec

Vous me voyez déçue de ma dernière lecture. On a tous des auteurs qu’on lit chaque fois en attendant quelque chose qui ne s’y trouve pas tout à fait. C’est le cas dans ma relation avec l’œuvre de Martin Winckler. J’avais adoré La maladie de Sachs (eh oui, je ne fréquente pas que des polars), j’y avais découvert un style original, une écriture et surtout, beaucoup d’humanité. Alors, à chaque parution, je me plonge dans son nouveau livre avec envie et j’en ressors déçue. Je m’obstine, me direz-vous. Oui, je m’accroche parce que je sais, je sens, qu’il y a là matière à plus grand. C’est encore le cas avec Les invisibles, publié récemment. Le potentiel est présent, il manque la réussite finale.

On y retrouve Charly Lhombre, le médecin légiste rencontré dans les polars précédents. Celui-ci a pris un congé sabbatique d’un an et arrive au Québec pour occuper un poste de chercheur à l’Université de Montréal. Le Centre de Recherche dans lequel il va travailler paraît plus calme au premier abord qu’il ne l’est vraiment. Kathleen Cheechoo, qui en était l’instigatrice, a été assassinée trois ans plus tôt et les rapports entre les membres de l’équipe sont teintés de secrets et de non-dits. Charly, avec son talent naturel pour attirer les confidences, se retrouve bien vite mêler aux évènements qui ne vont pas tarder à se produire.

Commençons par le positif. J’aime bien ce personnage de Charly, médecin généraliste et légiste. Il a un regard sur le monde très humain, une envie d’aider et un grand sens de l’éthique. Il y a du potentiel dans l’intrigue, on se prend au jeu de vouloir savoir qui a assassiné Kathleen Cheechoo et les victimes suivantes. Enfin, on ne parle probablement pas assez de la misère et de l’itinérance des autochtones dans les grandes villes, et Martin Winckler se fait leur avocat.

Mais encore une fois, je reproche la même faiblesse que dans les précédents. On s’approche à mon sens du polar alibi. Le propos prend le pas sur la narration et dans sa volonté à dénoncer, l’auteur en oublie de penser à son récit. Il y a sans doute trop de choses à dire aussi: l’histoire des autochtones et des injustices qu’ils ont subies, les magouilles des sociétés pharmaceutiques et les rapports amoureux conflictuels. Cela commence à faire beaucoup pour un seul roman. Un thème aurait suffi même en gardant les autres sous-jacents.

Je n’arrive toutefois jamais à détester les polars de Martin Winckler, car j’ai l’impression qu’on y trouve beaucoup de son auteur et que cela me le rend sympathique. Je l’imagine très concerné par ces problèmes de société, passionné de séries télé (je peux le rejoindre là-dessus) et avec l’envie de partager cela avec ses lecteurs. C’est malheureusement là que le bât blesse, quand l’intention se fait trop visible. C’est peut-être parce que je suis moi-même une Française immigrée au Québec que les passages sur Charly et sa relation à son pays d’adoption m’ont paru trop faciles. Je ne suis pas en désaccord avec les idées, au contraire, j’ai aussi aimé Montréal dès que je me suis installée et je m’y suis sentie bien très rapidement, j’aime l’atmosphère, et comment ne pas s’attacher à l’accent (voire le prendre parfois). Mais est-il vraiment besoin de le clamer aussi clairement? Il me semble qu’il beurre un peu épais (les expressions, ça s’attrape également). Message aux Français pour leur vendre le Québec ou bien aux Québécois pour leur dire à quel point il aime le pays où il s’est établi? Dans un cas comme dans l’autre, cela aurait pu se faire de manière plus subtile, car cela dépeint un tableau un peu naïf et simpliste.

J’ai l’air très négative et pourtant comme d’habitude, j’ai passé un bon moment. Est-ce ma volonté profonde de vouloir y trouver quelque chose? Pas seulement, car il y a une force latente, mais pas assez présente. Cela ressemble encore une fois à un « peut mieux faire » littéraire, dommage.

Martin Winckler, Les invisibles, Fleuve Noir, 2011.

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4 commentaires sur “Quand les Français débarquent au Québec”

  1. Éric Forbes Says:

    Je me suis rendu jusqu’à la page 150 et j’ai abandonné. Jusque là, le seul suspense étant de savoir avec laquelle des trois femmes, qui lui faisait la cour avec une frénésie un peu ridicule, il allait coucher. Sinon, personnage sympatique, effectivement, mais il était écrit thriller sur la couverture …


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