Veilleur de saumons

Il y a des livres qui nous font voyager et il y a des livres qui nous amènent ailleurs, totalement. C’est le cas d’Indian Creek de Pete Fromm. Le temps de notre lecture, on oublie le lieu où l’on se trouve, le métro, le canapé, on est avec lui dans l’hiver des Rocheuses, sous sa tente, à attendre une accalmie pour pouvoir sortir sous la neige. C’est un dépaysement total écrit avec beaucoup de talent.

Pour une fois, je m’éloigne un peu de l’univers polar. Indian Creek est un récit de voyage ou plutôt ce sont les chroniques d’une initiation. Pete Fromm a tout juste vingt ans et est encore étudiant lorsqu’il entend parler d’une offre d’emploi plutôt différente, passer sept mois seul dans les montagnes de l’Idaho pendant l’hiver à surveiller des œufs de saumon. Puisqu’il se nourrit d’histoires de trappeurs et de voyageurs, l’idée lui paraît très alléchante et il se lance sans plus réfléchir dans l’aventure.

C’est le récit de cet hiver-là qu’il nous fait. Sans concession, il raconte son apprentissage, les coups durs comme les moments de bonheur, les rencontres humaines et animales. Il ne se donne pas le beau rôle mais se décrit comme un jeune homme plutôt écervelé qui part sur un coup de tête en étant plus ou moins préparé pour sept mois de solitude et de vie à la dure. L’esprit peuplé des récits des grands trappeurs, il essaye de mettre en pratique leurs enseignements pour finir par se fier surtout à son sens de l’observation et à sa volonté.

Cela se lit tellement comme un roman qu’on en oublie presque qu’il s’agit d’un récit autobiographique et qu’on en vient à penser à Pete comme à un personnage. On s’attache à ce jeune homme plutôt tête brulée qui va apprendre de la manière forte le sens des responsabilités. Et ce qui frappe le plus chez lui, c’est cette volonté immuable qui le pousse à continuer. Il passe par des moments de découragement intense, il est seul et pourtant, il n’abandonne pas et continue jusqu’au bout. Il n’hésite pas à nous raconter ses erreurs de débutant, ses petites lâchetés et ses réussites car tout lui permet d’en apprendre un peu plus. Capable de s’adapter à chaque situation, d’une grande ingéniosité, il ne baisse jamais les bras et force l’admiration.

Pete Fromm se met pourtant presque au second plan, laissant toute la place à l’environnement qui l’entoure. À l’image des récits de trappeurs qu’il lisait, il nous offre un face à face entre un homme seul et une nature à la fois superbe et dangereuse. Ses rencontres avec des animaux sauvages sont des passages d’une grande émotion car il sait qu’il est comme eux, qu’il fait partie de ce même univers.

Il est très doué quand il s’agit de décrire la nature des Rocheuses mais il l’est également pour décrire les émotions que peut ressentir quelqu’un dans sa position. On saisit parfaitement cette solitude profonde qu’il ressent si loin de tout être humain, sa relation avec sa chienne, son unique interlocutrice, et en même temps, ce besoin à nouveau de solitude lorsqu’il revient à la civilisation. Tout cela est raconté très finement, sans jouer sur le pathétique mais plutôt sur l’humain.

Il arrive à donner envie d’aller voir là-bas par soi-même la beauté de cette nature sauvage même si on se rend parfaitement compte de la difficulté d’y arriver.

J’ai beaucoup aimé également la postface où il nous explique comment il en est arrivé à écrire ce livre. Le récit nous montre un jeune homme qui murit, la postface nous montre celui qui devient auteur, ce besoin de raconter. C’est aussi dans un autre genre un passage fort.

Les éditions Gallmeister nous prouvent encore une fois leur capacité à choisir des textes très forts, très bien écrits et qui ne laissent pas le lecteur indifférent. C’était le cas de Sukkwan Island pour lequel j’ai utilisé sans le vouloir presque les mêmes mots d’introduction. Pete Fromm en nous racontant son histoire arrive au même résultat, nous couper du monde qui nous entoure et en même temps mieux nous le faire ressentir.

Pete Fromm, Indian Creek, Gallmeister, 2006 (Indian Creek Chronicles, 1993) traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère.

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6 commentaires sur “Veilleur de saumons”

  1. Richard Says:

    Et voilà, encore une fois, tu réussis à me parler d’une de tes lectures en me convainquant que je ne peux pas ne pas lire ce roman !
    Merci diabolique amie, ma « bibliothèque de livres à lire » (Ça, c’est plus gros qu’une PAL !!!), te remercie !!!
    Bonne journée !

  2. Éliane Says:

    Pas si loin que ça du polar quand même… Du polar québécois en tout cas : le désormais célèbre logo de la Société du roman policier en fait foi, saumon et polar, c’est pour la vie!

    Pardon pour cet apparté ludique, à la limite de l’impertinence, mais l’occasion était trop belle!

    Néanmoins, j’ai la curiosité tout allumée à la lecture de ton compte-rendu. Ce titre se retrouve sur ma liste de choses à lire, qui est si longue aussi qu’elle finira bien par rencontrer celle de Richard sur sa route!

  3. Bruno Says:

    je rejoins Richard dans son jugement, c’est vrai que ca donne bigrement envie ton billet!

    • Morgane Says:

      @ Éliane: Ce n’est vraiment pas du polar et pourtant, effectivement, cela attire le lecteur polardeux. C’est peut-être l’aventure, la plongée dans l’âme humaine même si elle est solitaire, la tension du récit. Ou alors, comme tu le dis, c’est le saumon 🙂

      En tout cas, j’espère bien vous avoir donné envie de le lire! Parce que ça en vaut vraiment la peine.

  4. Allie Says:

    J’ai beaucoup aimé moi aussi! C’est un excellent récit et c’est intéressant de voir par les yeux de Pete Fromm, sa découverte des Rocheuses…

  5. Julien Says:

    Merci pour le cadeau !

    Le vrai voyage, la réelle solitude, la chasse pour survivre, la rencontre fascinante avec la nature et l’innocence de Fromm. La viande prend tout une tournure  »sauvage », animale. Se battre pour  »survivre ». Comment un jeune homme élevé en ville retourne aux vraies valeurs pour saisir les racines l’homme des bois. Nous sommes chasseurs dans l’âme. Il est trappeur.

    Et ce monde de chasseurs de Puma, de lynx. Les motoneiges, les chiens, la rivière, les avalanches.

    INTO THE FUCKING WILD

    Ca nous donne envie de faire un cheque à OXFAM, de vider nos poches et de partir en Alaska avec des bottes, une canne-à-pêche et un fusil. Malheureusement Sean Penn a déjà fait un film en ce sens…

    J’aurais dû être hermite.

    jules


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