La musique des mots

J’avais été emballée par Garden of Love de Marcus Malte. On ne rencontre pas si souvent un auteur qui arrive à aussi bien manier la noirceur et la poésie, une histoire et une écriture. Je me demandais bien sûr s’il continuerait à réussir son effet avec son nouveau titre paru en Série Noire, Les Harmoniques. Je n’ai pas été déçue, pas une seule page, voire pas un seul mot qui sonne faux. C’est rare, ça, et c’est tellement bon.

Vera Nad a été assassinée, brulée vive à seulement 26 ans. Moche, ça. Le plus moche, c’est peut-être que tout le monde s’en fout. Un deal de plus qui a mal fini, des coupables arrêtés en deux jours, une étrangère que personne ne connaissait vraiment. Heureusement, il y a Mister. Lui ne s’en fout pas, il l’aimait bien Vera et peut-être plus. Alors il va mener sa petite enquête car les conclusions rapides de la police ne le convainquent pas. Bob, son meilleur ami, ancien prof de philosophie reconverti en chauffeur de taxi, va l’aider avec son vieux tacot. Le grand noir pianiste et le blanc polyglotte, drôle d’équipe! Mais efficace puisqu’ils vont découvrir des secrets pas jolis jolis sur des puissants au pouvoir et des mafieux d’ex-Yougoslavie. Le passé rattrape parfois le présent. Et quelqu’un doit parler pour les victimes, passées, présentes et à venir.

Marcus Malte a une voix qui lui est propre. Il arrive à créer une histoire sans fausse note en trouvant le rythme exact pour nous tenir sans se presser et sans nous lasser. C’est peut-être l’omniprésence du jazz dans le texte qui fait ça. Cela donne définitivement envie d’accompagner sa lecture d’un vieux Miles Davis ou de tous ces autres musiciens dont nous parle Bob et Mister, érudits du genre. La construction du roman nous promène entre le présent, l’enquête de Mister et Bob, et des retours en arrière qui nous plongent dans la vie de Vera Nad.

Mais ce qui est encore plus admirable, c’est l’accord qu’il fait encore une fois entre noir et poésie. Il nous parle de crimes de guerre, de la soif de pouvoir des hommes, des horreurs commises en ex-Yougoslavie, de manipulation politique et cela sans complaisance, en nous montrant la noirceur humaine. Et pourtant, il arrive à y mêler des envolées quasiment lyriques parfaitement à leur place. De la poésie noire, cela n’est pas facile à réaliser.

Les personnages aussi sont remarquables, à la fois originaux, tellement grands, et tout à fait humains. Qu’ils soit principaux comme Mister et Bob ou secondaires (d’ailleurs, y-a-t-il des personnages secondaires?) comme l’accordéoniste aveugle ou le peintre a qui il manque un bras, tous ont réellement une présence. Y compris et peut-être plus, Vera Nad, l’absente, qui est à la fois Vera et toutes les victimes possibles à travers le monde.

À la poésie et l’horreur, Marcus Malte ajoute l’humour. Parce qu’on se surprend à sourire et même à rire à certaines scènes. Imaginez un taxi jaune en planque au milieu d’un champ de patates, avec à son bord un chauffeur citant Voltaire et un grand black citadin. Pas très subtil comme cachette.

En fait, il s’agit d’un roman dont on a envie de citer pleins de passages pour vous montrer à quel point Marcus Malte est un virtuose des mots et du récit. Mais je préfère vous laisser découvrir après une petite phrase pour vous donner un avant-goût de la mélodie.

– Les harmoniques…

– Harmeûnique? C’est quoi harmeûniques?

– Les notes derrière les notes, dit Mister. Les notes secrètes. Les ondes fantômes qui se multiplient et se propagent à l’infini, ou presque. Comme des ronds dans l’eau. Comme un écho qui ne meurt jamais. »

Marcus Malte, Les Harmoniques, Gallimard, Série Noire, 2011.

Pour les québécois, ce n’est pas encore sorti mais cela s’en vient sous peu.

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11 commentaires sur “La musique des mots”

  1. Liceal Says:

    Marcus Malte…. Un de mes auteurs chouchous!

    • Morgane Says:

      Je sais et je pense que c’est même toi qui m’avais fait lire Garden of Love. Je glisse le livre dans mon sac pour toi demain.

  2. Éric Forbes Says:

    Je suis jaloux ! Comment tu as fait pour l’avoir avant tout le monde ?

  3. Richard Says:

    Chanceuse, Morgane,
    Alors Éric,
    Je partage ta jalousie !!!
    J’ai très hâte de lire ce roman … « Garden of love » m »habite encore !

    • Morgane Says:

      Merci beaucoup pour l’entrevue. Cela montre bien que Marcus Malte est un homme cultivé et très drôle. Me mettrais-je nue pour attaquer sa vertu? peut-être 🙂

  4. andré Says:

    Je viens de l’acheter à Paris… Je le commence demain.

    • Morgane Says:

      Et je suis presque sûre qu’il te plaira 🙂

      • andré Says:

        Je viens de le finir et je suis beaucoup moins emballé que toi. Oui, l’écriture est superbe, mais elle finit par noyer l’histoire, par tuer le rythme, par lasser. Garden of love était bien plus noir, je trouve. Ici, les personnages sont intéressants, mais toujours à la limite de la caricature (le barman gai ne m’a pas convaincu). Quant à la fin, avec cet homme sorti de nulle part qui nous donne une leçon d’histoire… On sent que Marcus Malte ne savait pas où il voulait aller. Il gagne du temps avec son superbe style, mais moi, il m’a perdu en chemin.

      • Morgane Says:

        Je dois dire que Garden of Love est un récit à part, très noir, perturbant presque. Les Harmoniques raconte beaucoup plus « une histoire ». Alors effectivement, c’est une lecture moins forte, je suis d’accord. Mais je crois que j’aime vraiment qu’on me raconte des histoires surtout avec ce style là.


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