Peur de la mort ou peur de l’oubli?

Le Seuil ne nous laisse aucun doute, L’homme inquiet sera bien la dernière enquête de Wallander, c’est inscrit sur la couverture. Comment s’en ira-t-il? Je le laisse découvrir au lecteur.

La vie de Wallander change, il a déménagé à la campagne et a adopté un chien. Mais surtout sa fille Linda a eu un bébé, le voilà grand-père pour son plus grand bonheur. Il rencontre les parents de Hans, le compagnon de Linda. Håkan est un officier de la marine à la retraite, il lui raconte la guerre froide et les incidents de la marine suédoise avec des sous-marins russes, Louise, sa femme, sourit discrètement. Un matin, Håkan disparaît sans laisser de trace. Bien sûr Linda et Hans vont demander à Wallander son avis professionnel. Quelques semaines plus tard, Louise disparaît à son tour. Pour Kurt Wallander, il s’agit d’une mission personnelle, faire en sorte que Klara, sa petite fille, connaisse tous ses grands-parents. Pour cela, il va lui falloir se plonger dans un monde inconnu de lui, celui de la politique qui ne l’a jamais intéressée, mais surtout le temps de la guerre froide, des espions à la solde de l’URSS ou des États-Unis, des services secrets. Un temps qui n’est peut-être pas aussi révolu qu’on le penserait.

Une enquête difficile qu’il va trouver encore plus ardue car elle va le confronter à ses faiblesse et ses problèmes de santé. Il a soixante ans, du diabète et une mémoire de plus en plus défaillante. Ce retour dans le passé pour mieux comprendre les implications sur la disparition des van Enke lui donne l’occasion de se replonger dans son propre passé, les femmes qui ont fait sa vie, les décisions qu’il a prises et qui l’ont rendu ce qu’il est aujourd’hui.

J’avais bien sûr hâte de me plonger dans la nouvelle (et dernière) enquête de Wallander. À la fin de ma lecture, je reste partagée, à la fois contente et insatisfaite. J’ai trouvé, comme d’habitude avec Mankell, des personnages tout en nuances, très humains, pleins de contradictions comme nous pouvons tous l’être. L’enquête de Wallander l’amène à nous parler du passé de la Suède, de sa position pendant la guerre froide, il est question d’espionnage et de trahison et là encore, tout cela est très bien mené.

Et puis il y a bien sûr le personnage principal de Kurt Wallander. Il a vieilli et on ressent sa peur de la solitude et de la mort. Mankell décrit parfaitement la crainte de perdre son autonomie et par dessus tout de perdre l’esprit, la menace de l’Alzheimer ou de la sénilité toujours présente. C’est à la fois une des forces du roman et une de ses faiblesses, car même si cela rend Wallander représentatif de nos peurs, cela alourdit le texte dans le cas d’un roman policier. Peut-être Mankell appuie-t-il un peu trop sur cette perte, cette peur et la vieillesse de Wallander? Je les comprends mais dans ma lecture, elles ont fini par m’ennuyer et me gâcher le reste de l’enquête. Le début et la fin du livre s’en ressentent, c’est long, lent, cela met du temps à se lancer pour se finir trop rapidement. Dommage. La fin m’a laissé l’impression d’une fermeture trop définitive, non que j’ai envie que Kurt Wallander revienne, mais on dirait que Mankell ferme toutes les portes pour ne pas être obligé d’y revenir. Je regrette aussi certaines pistes ouvertes mais laissées telles quelles qui donnent l’impression qu’elles auraient pu être plus développées ou bien ne pas être montrées du tout. Je crois qu’il y a trop d’éléments pour que Mankell ait pu les étoffer correctement.

Peut-être avais-je trop d’attentes pour cette dernière enquête? Peut-être aussi Mankell avait-il seulement envie de se passer de son héros pour continuer autre chose? En tout cas, même si j’ai pris plaisir dans ma lecture, j’ai trouvé à cette séparation une impression d’inaccompli. Là encore, dommage.

Henning Mankell, L’homme inquiet, Seuil, 2010 (Den orolige mannen, 2009) traduit du suédois par Anna Gibson.

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8 commentaires sur “Peur de la mort ou peur de l’oubli?”

  1. Éric Forbes Says:

    À partir du moment où on accepte que l’intrigue policière n’est que secondaire, sinon sans importance, je crois qu’on peut apprécier le livre pour ce qu’il est: soit le bilan d’une vie. Pour des raisons personnelles, la fin m’a profondément troublé, ce qui, je l’admets, fausse peut-être mon jugement.

    • Morgane Says:

      Le problème selon moi est justement que l’intrigue policière devienne secondaire puisqu’il s’agit d’un Wallander dans une série polar. Si le propos sur la vieillesse était plus primordial à l’intrigue, peut-être aurait-il mieux valu en faire un roman plus classique.


  2. Salut Morgane, j’ai parcouru ton billet car je vais le lire bientôt. Décidément les auteurs sont en train de se séparer de leurs héros récurrents ! 2010 n’est pas une bonne année de ce point de vue là. Je repasse par chez toi pour t’en parler.

  3. Éliane Says:

    Au risque d’être vraiment toute seule de ma gang, je dois dire que Menkell (comme beaucoup d’auteurs scandinaves) m’a toujours agacée. Je n’arrive pas à apprécier cette langueur, ce spleen nordique qui teinte l’écriture sans presque jamais de bonne humeur pour l’alléger.

    Je lisais quand même, mais au sortir de chaque aventure, je restais, comme Morgane ici, sur ma faim : admirative du talent indéniable de l’auteur mais profondément ennuyée par l’atmosphère générale.

    Je lirai certainement L’homme inquiet, pour boucler la boucle, mais on dirait bien que ce n’est pas avec celui-là que je changerai d’avis!

    • Morgane Says:

      Une réponse rare 🙂 Je dois dire que Mankell n’est pas mon favori des nordiques, je préfère Jo Nesbo et son rythme un peu plus rapide ou pour aller dans le très noir, Indridason en Islande. Mais je reconnais à Mankell une qualité dans les personnages. J’avais par contre été très déçue par Le cerveau de Kennedy où je trouvais que le propos sur le Sida en Afrique (bien que très intéressant et en même temps très triste) prenait tant la place de l’intrigue qu’il ne restait plus grand chose. Comme s’il avait tellement voulu nous faire passer son idée qu’il en avait oublié de créer une histoire qui passionne. Ce n’est pas entièrement le cas dans L’homme inquiet mais il y a un peu de ça quand même.

  4. Richard Says:

    Je n’ai pas encore lu « L’homme inquiet » mais vos propos confirme la peine que j’aurai à quitter un personnage si attachant que Wallander. Il est spécial pour moi !!!

    Il y a cinq ans, la lecture de toute la série des Wallander m’a donné la piqure du polar et du roman policier; Mankell a été l’élément déclencheur d’une passion qui ne se dément pas. Je découvrais le plaisir de me laisser porter par une enquête, de découvrir un personnage et de situer le tout dans un certain contexte social, dans une réflexion sur l’humain et son entourage. J’ai adoré !

    Et voilà qu’aujourd’hui, je dévore tout ce qui est polar et je continue à alimenter cette passion de pleins de plaisirs de lecture.

    Je quitterai Wallander avec peine et surtout, je me laisserai porter par les peurs et les angoisses de sa dernière aventure! Ce que, malheureusement, nous vivrons tous un jour …

    Merci Morgane pour cette chronique tout en nuances: elle me permettra de réduire mes attentes envers cette dernière production de Mankell et peut-être, d’en ressortir plus satisfait que toi !!!

  5. Le vent sombre Says:

    J’ai toujours détesté Wallander, comprenant mal comment un tel personnage a pu conquérir tant de lecteurs et susciter un tel affect chez eux.

    Mankell disait n’aimer pas trop non plus cet enquêteur qui l’a fait riche (mais je n’en crois pas un mot).

    Le chien dont il est fait mention par Morgane apparaît dans la seconde série télévisée de douze ou treize épisodes diffusée cette année en Suède, où Mankell (puisqu’il était à la manœuvre derrière l’équipe de scénaristes) faisait déjà revenir son personnage à la solitude glaciale des débuts (plus de Linda, il a quitté son appartement de Mariagatan pour une maison esseulée sur le rivage, son seul collaborateur au poste de police est Martinsson, etc.)

    Gunnar Staalesen (Norvégien) et Matti Yrjänä Joensuu (Finlande) sont mes deux auteurs nordiques préférés. Je place Arnaldur à part, parce que je ne suis pas certain qu’il écrive vraiment du polar.

  6. Bob August Says:

    Je me souviens encore de mon émotion lorsque j’ai «découvert» le premier Wallander. Mais le plaisir est tombé après quelques années ; j’ai détesté le personnage vieillissant qu’il devenait ; peut-être est-ce ma propre vieillesse qui me fait peur ? Est-ce qu’il y a un docteur dans la salle ? 😉


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