L’Irlande du Nord à bicyclette

Je suis tombée sur La bicyclette de la violence de Colin Bateman un peu par hasard dans une vente de garage (pour les français, c’est un vide-grenier, différent lieu, même accumulation). Le nom sonnait une cloche sans trop savoir pourquoi, donc achat. Ce que je veux dire, c’est que je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre en commençant ma lecture. Je la termine et je ne sais toujours pas. J’hésite entre avoir aimé et être dubitative. Déstabilisée, voilà le mot et pour le mieux, je pense.

Miller (pas de prénom car celui-ci serait indigne d’un chrétien, comprendre trop ridicule) est journaliste. Les deux dernières années ont été marquées par une hécatombe dans la famille Miller. Après la mort de la tante, ça a été le tour de sa mère, puis son frère est parti pour Londres. Pas étonnant qu’à la mort de son père d’un cancer qu’il ne lui connaissait pas, Miller pète légèrement un plomb et que complètement soûl (un état assez courant chez lui), il insulte copieusement la majorité de ses collègues au milieu de la salle de rédaction. Comme pareil acte ne peut pas vraiment rester impuni (il faut dire qu’il a fini par vomir sur un clavier et tomber sur le grand patron du journal, littéralement), il se retrouve muté dans le trou perdu de Crossmaheart, banlieue dure de Belfast. Les tensions sont fortes entre catholiques et protestants (la preuve, ils ne fréquentent pas le même pub), les bombes explosent régulièrement et son prédécesseur a disparu sans laisser de trace. Tout cela tend à ne pas rendre Crossmaheart le lieu le plus accueillant d’Irlande du nord. Et pourtant, Miller rencontre Marie qui va rendre la ville beaucoup plus agréable à ses yeux, même si la fille a des tendances foldingues.

Disons-le tout de suite, Miller ne va pas enquêter sur la disparition de son prédécesseur enfin, pas vraiment. En fait, il ne s’agit absolument pas d’une enquête mais d’un roman très noir. Et tout ce pessimisme est caché sous un humour encore plus noir. Vous voyez le genre? L’Irlande commence à nous habituer au style et Bateman y excelle autant que Hugo Hamilton avec son flic Pat Coyne. Il y a quelque chose qui tient de la résignation dans leur écriture. Oui, la violence est omniprésente, il y a des victimes innocentes, il y a quelque chose de pourri dans le royaume d’Irlande, mais ce ne sont pas des raisons pour ne pas en rire. Que ce soit dans les dialogues, les personnages ou les situations, tout est à la limite de l’absurde tout en restant profondément ancrée dans la réalité. Miller passe tellement de temps soûl qu’on ne sait plus quand il ne l’est pas, il se fait passer à tabac, kidnappé puis une bombe explose près de lui mais il est toujours debout ou presque et c’est nous qui perdons le sens de la réalité. Et comme Miller reste quand même un excellent journaliste, il va réveiller de vieux démons.

Bateman manie avec talent l’humour, mais c’est un humour presque triste qui nous fait rire jaune. Tant de violence, de haine et d’absurdité jusqu’à la fin qui laisse un goût amer. C’est peut-être cela qui m’a déstabilisé, je n’ai pas envie d’adorer ce livre car il me montre juste la déraison du monde et l’omniprésence de la violence. Et pourtant, il faut bien s’y faire, Colin Bateman ne fait que romancer à l’extrême une situation existante. Il nous montre l’Irlande du nord et ses conflits, la difficulté d’y être journaliste, les tensions et comment on peut combattre par l’absurde.

Finalement, après y avoir réfléchi, je ne suis plus dubitative. Triste et déprimée, un peu, mais c’était le but, non?

Colin Bateman, La bicyclette de la violence, Gallimard, 1998 (Cycle of Violence, 1995) traduit de l’anglais (Irlande) par Stéphane Carn.

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10 commentaires sur “L’Irlande du Nord à bicyclette”

  1. Éric Forbes Says:

    Ah! Que voilà un de mes auteurs préférés ! L’humour noir à son meilleur. À lire, aussi: Divorce, Jack. Et les autres, bien sûr.

  2. Richard Says:

    Oh la la !!!
    Un commentaire tout en nuances.

    Terminer un livre et se sentir déstabilisé … avoir besoin d’écrire ses réactions pour pouvoir nommer et comprendre l’état dans lequel le livre nous a laissé … J’adore !

    Et voilà un livre (qui trainait depuis longtemps dans ma bibliothèque des livres perdus …) qui fera partie de mes prochaines lectures.

    Merci de l’avoir fait renaître !

  3. Dialog Says:

    Je n’ai jamais pris l’occasion d’exprimer mes réactions à ton blog en général. J’ai souvent réagi à l’une ou l’autre de tes recensions, en faisant part de mes association d’idées, pas nécessairement toujours en lien direct avec le livre abordé.

    Je voudrais ici te dire, Morgane, que j’apprécie beaucoup la lecture de tes recensions. Elle me permet de prendre connaissance du contenu et du ton de chaque volume; elle me permet aussi la plupart du temps de savoir si j’aimerai ou pas
    la lecture du livre recensé. Et lorsque j’ai lu le livre recensé, je suis toujours d’accord avec toi, dans ce sens que je trouve que tu résumes bien et le contenu et le ton et que je réussis à comprendre pourquoi tu l’as aimé même si moi je l’ai détesté.
    Comme disait un de tes lecteurs  » une fois le livre écrit, il n’appartient plus à l’auteur; chacun le lit selon ce qu’il est « .

    Une autre façon de le dire, c’est que tu ferais une bonne chroniqueur à La Presse ou au Devoir, car en plus de bien résumer l’essentiel, ta formation et ton expérience de libraire
    reflète ta préoccupation de rendre service à une clientèle.
    Bien sûr, tu nous mets au courant de tes propres réactions mais jamais au détriment du service à la clientèle.

    Tu allies la capacité d’être objective sans être désincarnée.

    Et j’apprécies aussi les méta-réflexions et méta-questions sur le genre polar que tu glisses à l’occasion dans tes chroniques. Elles m’invitent toujours à en faire surgir chez moi, associatives, complémentaires ou contradictoires.

    J’ai bien lu ton commentaire sur  » L’Irlande du Nord « .
    Comme je n’ai pas lu ce livre, fidèle à moi-même j’ai fait une digression vers autre chose. Cependant, j’ai aimé lire ta recension; elle m’a permis de savoir que je n’aimerai pas ce livre. Et pourtant, je comprends très bien pourquoi tu as réussi à l’aimer malgré tes hésitations de départ. C’est  » ben  » correct de même.

    Autre digression, en rapport avec une de tes dernières chroniques sur  » Les anonymes « . J’en ai lu plus de la moitié.
    Captivant ! Fascinant ! Si le ton adopté jusqu’ici demeure tel jusqu’à la fin, je puis prédire que c’est le meilleur des trois Ellory, le plus achevé, en tout cas celui qui m’a le plus embarqué sans restrictions, tant sur le plan du contenu, de la forme, de l’atmosphère, des personnages, etc. Et s’il y a un  » happy end « , ce sera parfait, car j’adore les  » happies ends « , même si je sais aussi apprécier les fins en demi-teinte comme celles que Dona Leon réserve à la plupart des enquêtes de Guido ou celles de  » suite au prochain numéro  » de Jo Nesbo.

    Il me reste une question.
    J’ai une petite gêne.
    Ai-je le droit de prendre autant de place dans mes commentaires à ton blog ?

    • Morgane Says:

      Mais oui, vous avez le droit. Parce que de la même manière que le livre n’appartient plus à l’auteur une fois écrit, je crois que le blog appartient tout autant au lecteur. Si je n’avais pas voulu de réactions, j’en serai restée à l’étape du carnet et des notes d’après lectures. Et vous me voyez très flattée des comparaisons et des compliments car ils signifient que j’arrive à donner le résultat que je recherchais, être objective mais en y mettant beaucoup de moi. Alors merci du message, il donne envie de continuer.
      Je peux aussi vous dire que la libraire que je suis et qui vous connait sait effectivement que vous n’aimeriez pas Colin Bateman mais je suis contente de ne pas m’être trompée avec le Ellory. Au plaisir de vous voir bientôt à la librairie.

  4. Jean-Marc Says:

    Salut,

    En plus Colin Bateman a beaucoup d’humour à l’oral aussi !

    A lire si tu aimes son personnage « Turbulences catholiques », à la fois très drôle et absolument effrayant.

    • Morgane Says:

      J’hésite, vraiment très tentée mais suis-je prête à replonger dans cet humour noir? Oh oui, sûrement 🙂

  5. Éliane Says:

    Bonjour à tous

    Voilà qui me donne furieusement envie de lire cette bicyclette. J’aime qu’un livre me laisse pantoise, incertaine, «déconfortisée»…

    Le dernier livre à m’avoir fait cet effet est Le vide, de Sénécal. J’en étais ressortie les tripes en compote, la misanthropie dans le tapis, l’espoir à zéro. Il a fallu que je me tape une réflexion sérieuse sur mon rapport aux humains pour me remettre la pendule à l’heure.

    Au bout du compte, c’est le genre de lecture qui me plaît le plus. Même si un petit rien sans conséquence est bien agréable itou!

  6. Bruno Says:

    Bonjour Morgane . Quelle agréable coïncidence ! Il se trouve que j’ai lu ce livre il y a deux semaines environ. J’avais fait l’acquisition de l’ouvrage il y a fort longtemps maintenant et je n’avais pas encore eu le temps, ou l’envie, de le lire. Je dois dire que personnellement je n’ai pas regretté de me plonger dans sa lecture. Mais c’est vrai que je comprends parfaitement l’impression et le questionnement qui fut le tien à la fin du livre.

    Comme je l’indiquais, c’est le genre de roman à côté duquel on peut facilement passer, même en l’ayant lu ! Je crois que pour en prendre toute la mesure il faut se laisser imprégner par l’histoire, où l’humour noir est mis au service d’une narration qui met à jour les maux d’une société nord irlandaise embourbée dans son histoire et ses contradictions.

    C’est vrai que l’approche adoptée par l’auteur est assez particulière. En même temps elle rend parfaitement compte de l’absurdité d’une situation qui perdure et où l’espérance n’est même plus une ligne d’horizon.

    Tres beau billet en tout cas, que je partage à tout point de vue !

    Bruno

    • Morgane Says:

      C’est vrai, je lisais ton commentaire et de nos lectures ressort toujours cette idée de résignation et d’avenir complètement absent. Et en même temps, lorsqu’on lit Hamilton et Bateman, on parle aussi de chants dans les pubs, de rires et de blagues. C’est l’humour du condamné, le dernier rempart au désespoir. Cela donne une lecture forte et « dérangeante » comme le dit Éliane. Et parce que ça fait du mal, ça fait du bien de le lire, si vous voyez ce que je veux dire. Ça tient en tête plus que les quelques heures de lecture, ça reste en mémoire pour changer notre vision du monde.


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