Qui étaient-elles vraiment?

Je l’attendais au tournant. Il m’avait laissé sans voix après Seul le Silence et Vendetta avait été l’occasion d’un voyage mémorable dans l’histoire de la mafia. Ellory pouvait-il encore renouveler l’exploit de m’enthousiasmer? Suspense, je vous laisse patienter et développe ma réponse plus bas.

Nous sommes à Washington. Une quatrième femme vient d’être retrouvée. Battue, étranglée, un simple ruban avec une étiquette autour du cou, toujours le même mode opératoire. On confie l’enquête à l’inspecteur Miller. À lui la charge de regrouper les éléments qui se sont dispersés dans trois commissariats et de recommencer l’enquête, presque à zéro. La recherche d’un tueur en série classique? Pas tout à fait. Miller découvre que la quatrième victime vivait sous une fausse identité, rien de ce qu’elle montrait n’était vrai. Qu’en est-il des autres? Qui étaient-elles vraiment et quel est le but caché de ces meurtres brutaux.

Miller a une lourde tâche sur les épaules et il n’est peut-être pas au mieux de sa forme pour la mener à bien. Il n’est pas encore remis d’une précédente enquête qui l’a laissé seul et à la merci des médias et des spéculations de ses collègues. Pourtant, il va se plonger dans l’enquête sans hésiter même lorsqu’il perçoit qu’elle va le mener beaucoup plus loin qu’il ne le pensait. Il va alors devoir comprendre les méandres de la politique étrangère des États-Unis et l’action de la CIA en Amérique Latine. Un panier de crabes où il ne fait pas bon mettre la main.

En parallèle, il y a les souvenirs d’un homme qui raconte: sa vie, son apprentissage, les rencontres qui ont changé sa vie et l’ont parachuté au Nicaragua, l’éveil de sa conscience et sa volonté de réagir. Bien sûr, on s’en doute, les deux récits vont se rencontrer et bien sûr, la vérité n’est jamais celle que l’on croit au premier regard.

Ellory a le talent de savoir se renouveler à chaque roman. Seul le silence était noir, attaché à une vision plus intimiste, un drame presque familial. Vendetta s’attaquait à l’histoire commune, celle des États-Unis ou plutôt de ses criminels. Avec Les anonymes, c’est de l’Histoire qu’il s’agit et des actions de la CIA pour faire et défaire des gouvernements. Autre mode de récit, autre sujet et pourtant toujours la même idée, celle de la cruauté de l’homme et de sa soif de pouvoir. C’est l’arrogance des hommes qui transparait, le manque total d’empathie et de sentiment de responsabilité des dirigeants. Nous ne sommes que des pions sur leur grand échiquier, la démonstration de « la fin justifie les moyens ». Transposé ailleurs et vous aurez n’importe quelle actualité.

Ellory arrive à nous donner l’image générale en gardant toujours ses personnages au premier plan, leur évolution, leurs faiblesses et comment ils les combattent. Miller est fragile, il est la cible idéale car prêt à ouvrir ses yeux, il n’a rien à perdre, sauf ses idéaux. Le narrateur invisible non plus d’ailleurs mais lui le sait. Là encore, comme dans Vendetta, c’est en fait un échange entre deux personnages plus proches qu’ils ne le semblent, même si cela se fait sans que Miller le sache. Entre eux, c’est presque un respect qui s’instaure. Un léger (très léger) bémol concerne peut-être la fin. Comme dans Vendetta encore une fois, je la trouve un peu facile, trop positive finalement après tant de cynisme. Mais c’est chercher la petite bête car sinon, il s’agit d’une réussite. R.J. Ellory est décidément très fort, toujours différent et toujours génial.

R.J. Ellory, Les Anonymes, Sonatine, 2010 (A Simple Act of Violence, 2008) traduit de l’anglais par Clément Baude.

 

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9 commentaires sur “Qui étaient-elles vraiment?”

  1. Liceal Says:

    Bon, va vraiment falloir que je me mette à lire, enfin, Seul le silence, et tous les autres……
    Pourquoi n’y a-t-il que 24 heures dans une journée?

  2. BiblioMan(u) Says:

    Ellory a encore frappé. Fort en plus on dirait !

  3. Dialog Says:

    Un des éléments les plus importants pour juger de la qualité d’un écrivain lorsqu’il s’agit de polar c’est sa capacité à nous embarquer dans l’histoire qu’il raconte. Cette capacité repose entre autres sur l’originalité de l’intrigue qui doit malgré tout revêtir un caractère de vraisemblance tout au long de son déroulement y compris dans le dénouement.

    Si la fin se termine bien, je n’y vois aucun inconvénient, surtout si elle est conséquente avec le style et le ton adopté tout le long du récit, ce qui était le cas dans Vendetta.

    Si elle laisse présager des zones d’ombres qui annonçant une suite, je n’y vois encore là aucun inconvénient. Ce qui est le cas de beaucoup de romans de Jo Nesbo, par exemple.

    Si elle est un peu bâclée, précipitée, réalisée comme si l’éditeur avait demandé à l’auteur de lui remettre de façon urgente le manuscrit définitif, je tique un peu; mais je pardonne si le récit a bien été mené, ce qui est le cas de quelques polars de M. Connely et de Dona Leon.

    C’était le cas aussi de Seul le silence où il m’a semblé que l’auteur aurait pu mieux développer la chute du récit compte tenu de l’importance accordée au mystère entretenu tout le long du livre sur l’auteur des crimes. Tout lecteur le moindrement futé sait au milieu du livre qui est l’auteur des crimes. À partir de ce moment, ce que j’attendais c’était un récit détaillé, précis et circonstancié de la traque du meurtrier, récit qui n’est jamais venu mais qui a été remplacé par une deuxième phase de crimes sans rapport avec l’atmosphère intimiste créé dans la première partie du roman.

    J’ai sur ma pile de polars à lire Les anonymes. Je compte bien m’y attaquer bientôt car même s’il revêt parfois quelques longueurs dans son récit, quelques détours que je ne trouve pas toujours pertinents, J. Ellory demeure un conteur qui sait m’embarquer dans son histoire.

    Je m’attaquerai à ce polar dès que j’aurai terminé la saga de Harry Hole qui, pour le moment, malgré le ton à la Agatha Christie de certaines péripéties, réussit à me faire oublier complètement le temps réel tellement me sont plus présentes les heures passées en compagnie de l’imaginaire de Jo Nesbo.

    • Éric Forbes Says:

      Désolé de ne pas être très futé !

      • Morgane Says:

        Ben là, il ne faut pas être susceptible 🙂 En même temps, je pense que je ne l’avais pas vu non plus. En fait, c’est plutôt que je ne cherche pas, je me laisse porter par la lecture. Et je crois que dans le cas de Ellory, le but n’est pas seulement la traque mais les états d’esprit, les personnages, l’atmosphère. Et c’est vrai qu’il arrive parfaitement à nous embarquer dans son récit.

  4. Richard Says:

    Malgré que je sois en pleine lecture de ce roman, ma curiosité m’a poussé à lire ta chronique.
    Je deviens de plus en plus un « fan » du romancier, du raconteur qu’est Ellory.
    J’ai mordu à l’appât dès les premières pages et je me laisse porter par l’histoire, sans chercher à jouer le rôle de Miller … C’est lui qui enquête … et moi, je lis … !

    • Éliane Says:

      Ouf, à jaser avec des amateurs de polar, je croyais bien être la seule à ne pas chercher à trouver le coupable avant l’auteur. Contente de voir que nous sommes quelques-uns à savourer le plaisir de se laisser mener par le bout du nez jusqu’à la finale!

      Je dirais même que je suis déçue lorsque le coupable me saute aux yeux au milieu de ma lecture…

      Il en faut pour tous les goûts.

      • Richard Says:

        Ceci nous prouve aussi qu’il y a plusieurs styles de lecteurs, qui recherchent différentes choses dans leurs lectures et qui aiment des auteurs différents.

        Il me semble que c’est Umberto Eco qui disait que, une fois le livre écrit par l’auteur, il n’y a que le lecteur qui peut donner vie à l’histoire.

        Alors, vive la diversité !

        Aux plaisirs différents de la lecture.

  5. Dialog Says:

    Il y a comme deux tons dans Seul le silence. À ce que j’ai lu et compris.

    La première partie l’auteur me plonge (et j’embarque pleinement) dans un passage de l’enfance à l’adolescence et de celle-ci à la vie de jeunesse où se mêlent fraîcheur, naïveté, innocence, candeur, complicité et drame. Plein de poésie.

    Puis tout à coup, avec le départ du conteur à New-York on se retrouve dans un climat de pleine solitude tragique et de désillusion, avec bien sûr ce passage du héros à l’âge pleinement adulte qui s’assume seul sans véritable complicité pleine avec son entourage, complitcié entière et durable avec qui que ce soit et sans véritable préoccupation de continuer à trouver la réponse à la question angoissante que se posent tous les personnages de la première partie (et le lecteur que je suis) : qui est le coupable de ces meurtres en série ?

    Ce n’est que dans les toutes dernières pages et dans l’épilogue
    que le narrateur et l’auteur répondent à la question qui planait tout au long de la première partie et qui continuait de m’habiter dans la deuxième partie sans trouver d’éléments très pertinents pour répondre à cette question que l’auteur avait su brillamment m’incruster dans ma caboche.

    D’où la frustration qui accompagnait ma lecture du deuxième volet malgré l’étalage réussie du contraste entre la campagne rurale, bucolique, intimiste, et la dureté du béton solitaire de la grande ville.


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