« Personne ne meurt » … ou presque

Ouf, enfin, fini. C’est la première pensée qui m’est venue lorsque j’ai fermé le dernier James Ellroy. Pas comme dans déprimée: « c’était mauvais, j’en pouvais plus » mais plutôt comme dans victorieuse: « c’était dur, mais je l’ai fait ».

On ne peut vraiment pas dire que Underworld USA est une lecture facile. C’est long (plus de 800 pages), dense, avec beaucoup de personnages qui se croisent et se recroisent et compliqué. Ce n’est pas un bouquin qu’on lit deux minutes dans le métro, c’est prenant et cela demande de la concentration. Lecteurs de polar du dimanche, s’abstenir.

Cela étant dit, lisez-le! Le jeu en vaut la chandelle.

Underworld USA est le dernier volume de la trilogie qui porte le même nom. James Ellroy s’attaque à la période 1968-1972. Martin Luther King et Robert Kennedy viennent d’être assassinés, Hoover accumule ses dossiers, Nixon est élu, les États-Unis changent.

Difficile de raconter ce livre sans se perdre ou sans en livrer trop. On suit trois hommes qui se promènent entre légalité et illégalité: agent du FBI, employé de la Mafia ou simple chauffeur, mateur à ses heures. Leurs pensées et leurs valeurs vont radicalement changer au fil du roman de rencontres en voyages. On observe trois femmes qui vont être les causes centrales de ces changements: noires, blanches, de gauche, elles se battent pour leurs idées. On a beaucoup dit sur les excès de James Ellroy en public lors de son dernier séjour en France et il a aussi beaucoup été discuté de ses idées politiques. Pourtant, ce que l’on voit dans ce roman, c’est comment des hommes (plutôt de droite) peuvent être changés au contact de femmes (plutôt de gauche). Ellroy dit lui-même dans l’entrevue à Mauvais Genres qu’il voulait rendre hommage à des femmes qu’il avait connu et qui, si elles ne l’avaient pas fait changé d’avis contrairement à ses personnages, l’avaient tout de même marqué. Hommage rendu à mon avis, excessives, engagées, actives, ce sont des femmes fortes que nous présente Ellroy.

À travers ces personnages, il tisse les liens entre pouvoir politique et mafia, entre les États-Unis et la République Dominicaine ou Haïti. Les militants noirs veulent agir. L’information est une force et la légalité est toujours relative.

La structure du roman est aussi originale. On nous fait le compte-rendu de ce qui s’est passé, un narrateur invisible nous raconte, alternant articles de journaux, écoutes téléphoniques, extraits de journaux intimes ou récits. On sait que toutes ces histoires vont se rencontrer et prendre une direction commune, qu’il y a un lien ténu qui se cache, il ne nous reste qu’à suivre Ellroy dans ses détours. Dans son style inimitable, il donne le ton: les répétitions fixent le rythme de notre lecture et rajoutent à la violence verbale, les dates, les titres captent notre attention. Les exclamations en pleine narration nous surprennent. C’est un roman qui, pour donner cette impression de chaos total, est au contraire parfaitement construit. Cela démontre bien à mon avis la grande habileté de James Ellroy.

Mon propos est diffus et il resterait beaucoup à dire mais cela ressemble à l’impression que m’a laissé Underworld USA. Une grande claque dans la tête, besoin d’une aspirine pour me remettre la tête à l’endroit. C’est un polar qui va me laisser des marques longtemps, on ne sort pas indemne de la description des États-Unis selon Ellroy.

James Ellroy, Underworld USA, Rivages, 2010 (Blood’s A Rover, 2009) traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias.

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7 commentaires sur “« Personne ne meurt » … ou presque”

  1. Richard Says:

    Merci pour ton courage,
    Je ne sais pas encore si je vais me lancer dans cette aventure …
    Présentement, je lis Vendetta de R. J. Ellory, une très bonne histoire sur la Mafia américaine; aie-je atteint mon point de saturation ?
    Ellroy après Ellory ???
    Est-ce une suite qui pourrait être logique?
    Peut-être, devrais-je attendre aux vacances, cet été, avec juste ce roman à déguster au soleil ???
    Pour une rare fois, j’hésite …

    • Morgane Says:

      Ellroy après Ellory? Pas sûre que la transition se fasse bien. Même thème mais trop différents! Par contre, définitivement à mettre dans ta pile à lire pour quand tu auras l’envie de te lancer dans ce pavé. Si entre temps, tu a le goût d’aller vers le soleil de l’Italie, il y a un Camilleri fraîchement arrivé qui t’attend 🙂

  2. jeanjean Says:

    Pour ma part, j’ai essayé de lire « Vendetta » après Ellroy. 100 pages et bye-bye… Ellroy peut dormir tranquille.

    • Morgane Says:

      Je comprends pourquoi et en même temps c’est dommage pour Ellory. À mon avis, c’est vraiment bon mais trop différent de Ellroy, plus poétique, pour être lu après. Ils ne visent pas le même but, l’un plus dans la grande Histoire, l’autre plus dans l’individu, l’un efficace, qui frappe fort, l’autre plus en douceur. Comme manger un met trop léger après un excellent curry, on ne le sent plus même s’il est très bon 🙂


  3. Si c’est comme pour moi, ça va être difficile de trouver quelque chose à lire après le Ellroy. Il m’a fallu attendre le mois de février (soit un mois après) et le dernier Indridason puis le Manotti, pour trouver quelque chose qui m’accroche ! Un sacré roman, ce Underworld USA ! Indispensable !

    • Morgane Says:

      J’attends avec impatience le nouveau Indridason, il n’est pas encore arrivé au Québec.

  4. dasola Says:

    Rebonjour, moi aussi, je suis arrivée à bout de ce « pavé » et moi aussi, je ne regrette pas de l’avoir lu. On en a pour son argent. C’est touffu avec plein de personnages mais on arrive à suivre. C’est du grand art (mon billet du 01/03/10). Bonne soirée.


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